16.07.2009

CRISE

 

Il n’est pas certain que sans l’expérience d’une crise, nous pourrions désirer le meilleur, ce qui est sûr par contre c’est que nous ayons besoin pour la comprendre d’une vision d’ensemble qui soit limpide et ramifiée.

1) Au niveau le plus global, il y a tout d’abord celle de la crise écologique majeure qui sévit aujourd’hui sur la planète et affecte l’ensemble de la biosphère

   L’ère industrielle a donné naissance au modèle de vie occidental qui devenu de fait le standard adopté sur la planète. Nous avons depuis des décennies convié toute l’humanité à se joindre à notre célébration des fastes de la consommation et la propagande a si bien fonctionné que les peuples de la Terre ne doutent pas une seconde que la meilleure manière de vivre est celle de l’occidental. Mais il faudrait très bientôt trois ou quatre planètes pour satisfaire tout le monde et y parvenir.

) En 2007-2008 nous avons vu apparaître dans 35 pays des émeutes de la faim et nous avons alors commencé à comprendre l’ampleur de la crise alimentaire de part le monde. Du krach alimentaire ont dit les experts. Le prix des denrées alimentaires de base a connu une forte hausse sur les marchés internationaux car il est inscrit non pas dans le domaine de l’économie locale, mais dans la mondialisation financière. Entre février 2007 et février 2008, le prix du blé doublait. Le riz atteignant son niveau le plus élevé depuis dix ans. Le soja voyait son prix monter à son plus haut niveau depuis 34 ans. Le maïs augmentait fortement. Dans certains pays le lait et le pain ont plus que doublé. Le phénomène a débuté en 2005 quand la consommation des produits agricoles de base a dépassé sa production à l’échelle mondiale et que les stocks alimentaires se sont mis à baisser. Des sècheresses massives dans plusieurs pays ont divisé les récoltes par deux. Depuis 1990 les agronomes constatent avec effarement que les rendements des cultures stagnent ou se mettent à baisser. Les pays émergents, tels que la Chine ont changé leurs habitudes alimentaires et sont maintenant attirés par la consommation de viandes et de laitages. Or ces changements supposent une surexploitation des sols, sachant que par exemple, pour 1kg de poulet, il faut 4 kg de protéines et de céréales végétales. La consommation de viande détourne les zones cultivées des aliments de base traditionnels au profit de l’élevage. Mais dans le même temps, les pays émergents construisent beaucoup, ils éliminent fortement les terres arables. La Chine a perdu entre 2005 et 2008 1 million d’ha de terre. Les pays émergents doivent donc importer encore plus ou même louer des terres en dehors de leur territoire pour subvenir aux besoins de leurs populations.

Un être humain meurt de faim toutes les 4 secondes, ce qui fait 25000 chaque jour, plus d’un milliard d’êtres humains vivent dans la famine

3) Enfin, en poursuivant avec avidité une consommation immédiate, sans prendre en compte les conséquences de nos actes dans l’unité de la Nature, nous avons répliqué sur le plan économique le même type de comportement qui nous a conduit au désastre écologique en cours. La crise écologique montre que l’humanité vit très au-dessus de ses moyens terrestres. Le krach écologique est en vue. La crise économique montre de manière symétrique que l’humanité vit au-dessus de ses moyens financiers et le krach économique lui est déjà là. La crise économique explose au moment même où le paradigme de la croissance infinie est remis en cause par la réalité de la finitude des ressources de la Terre. Est-ce un hasard ?

 

Quand la crise devient un phénomène global, il n’y a plus d’évasion possible dans l’idéologie. La nécessité pressante, c’est de changer maintenant. La question à l’ordre du jour n’est plus seulement de rétablir l’ordre, c’est d’en changer.

nous sommes dans un situation historique dans laquelle, l’implication directe de la crise est la disparition de l’humanité en tant que telle

Jamais nous n’avons connu une époque comme celle-ci dans laquelle autant de processus de destruction étaient engagés simultanément.

l’humanité est une et qu’il est parfaitement vain dans la crise actuelle de raisonner de manière fragmentaire comme nous l’avons fait trop longtemps, car c’est justement cette fragmentation qui nous aveugle

2) Pour comprendre cet avertissement, nous devons voir la crise actuelle dans toute son amplitude, nous devons comprendre en quoi elle est systémique. L’expression systémique renvoie à une totalité dans laquelle les différents éléments sont étroitement reliés les uns aux autres par des processus de rétroactions, de sorte qu’ils composent en un seul tout un système organisé.

Une société saine est une société qui en tant qu’organisme est prospère dans le sens de la vitalité de l’ensemble. Le bien général a alors le sens de la promotion de la vie.

Il faut donc considérer attentivement l’écologie de l’action humaine dans une causalité en boucle à l’intérieur d’un système global. Ce qui importe, ce n’est pas la visée d’un objectif limité et fragmentaire, mais l’incidence globale de l’action à l’intérieur de l’ensemble.

Dans la crise que nous traversons, ce qui fait problème ce n’est pas la diversité des civilisations, c’est la tentative constante de diviser l’humanité contre elle-même. Plus on nourrit les oppositions entre les civilisations, plus on ruine leur valeur, plus on épuise ce qui a pu constituer leur grandeur, plus on suscite une régression dans la barbarie. Dans l’état actuel des choses, s’agissant de l’opposition entre l’Occident et l’Islam, Amin Maalouf est très net. Il faut dire que :

« Ces vénérables civilisations ont atteint leurs limites; qu'elles n'apportent plus au monde que leurs crispations destructrices; qu'elles sont moralement en faillite, comme le sont d'ailleurs toutes les civilisations particulières qui divisent encore l'humanité; et que le moment est venu de les transcender. Soit nous saurons bâtir en ce siècle une civilisation commune à laquelle chacun puisse s'identifier, soudée par les mêmes valeurs universelles, guidée par une foi puissante en l'aventure humaine, et enrichie de toutes nos diversités culturelles; soit nous sombrons ensemble dans une commune barbarie".

Et ce n’est pas tout, il faut aussi y ajouter le nationalisme

dans une période de crise où les tensions montent sévèrement, dans laquelle la peur est constamment entretenue, il suffit de désigner un ennemi pour déchaîner la violence.

la  vraie tragédie des crises majeures de l’Histoire se déroule dans le théâtre de l’esprit humain. Elle a son origine dans un processus constant de division que nous ne cessons d’entretenir. Clivage entre l’homme et la Nature,entre les religions, entre les cultures, entre les nations, clivages politiques, clivage entre les intérêts économiques, entre les classes sociales, entre les générations, division entre groupes de pressions, divisions à l’intérieur des communautés, division entre l’homme et la femme, division au sein des familles, division au sein de l’homme lui-même entre la sphère privée et la sphère publique, entre moi et les autres, entre conscient et inconscient etc. Ces divisions générées par la pensée produisent d’elles-mêmes des dysfonctionnements qui, cumulés, génèrent un terrain de crise permanent.

Dans le processus des crises, c’est l’usage pernicieux que nous faisons de la pensée (texte) sous la forme de divisions constantes qui est en cause, car il sape toute perception globale et produit une vision fragmentaire du monde.

Sur cette question, quelques pistes dans Vivre dans un Monde en Crise de Krishnamurti

Dès que l’intérêt personnel domine, il y a un aveuglement à l’égard de ce qui servirait le bien commun : c’est mon intérêt (ou le nôtre) contre votre intérêt (ou le vôtre).

A la racine des problèmes que l’humanité doit aujourd’hui affronter, il y a un aveuglement psychique, une perception faussée, ce qui veut dire une perte complète de l’unité et du sens de la relation.

Si nous séparons les différents aspects de la crise actuelle, nous risquons de nous perdre en jetant dans toutes les directions les pièces du puzzle. L’image globale se recompose d’elle-même quand nous revenons de l’extérieur vers l’intérieur, pour chercher la racine des dégradations que nous observons. Le seul constat ne suffit pas. Il est accablant en tant que fait massif détaché de ses causes et séparé entièrement de la volonté humaine.

La tâche est immense. Le sursaut est possible. Maintenant. Il va exiger un dépassement de ce qui a constitué pendant des millénaire notre mode de comportement habituel. C’est précisément ce qui rend le défi exaltant, car c’est la première fois que l’humanité se trouve placé devant la nécessité d’un saut évolutif de grande envergure. Elle en a le potentiel et ce potentiel se révèle justement dans l’extrémité.

 

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27.01.2008

Moi et Je

Voici une métaphore indienne sur le thème du MOI et du JE :

Je ou moi ? Mais moi c'est jeu, je même c'est émoi

  La roue du char tourne et est sans cesse en mouvement. Plus on va vers l'extérieur, plus le changement est important.

Pourtant, au centre de la roue, il y a un point immobile qui ne change pas et qui permet justement le mouvement.

D'ailleurs, ce moyeu de la roue du char est souvent vide...

Traduisons :

le moi est l'individualité dans le temps, toujours en devenir.

Le je est l'axe central de la personnalité, la conscience d'unité qui rend possible la conscience de la diversité.

 Le Je cependant est sans forme, il est une pure pulsation de conscience qui est celle de la Vacuité.

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13.01.2008

le temps

LE TEMPS,la dimension temporelle

Lire l'article sur:

http://sergecar.club.fr/cours/temps1.htm#pr%C3%A9sence





"Les bonnes idées n'ont pas d'âge, elles ont seulement de l'avenir."
Robert Mallet, Apostilles.


"Les habitudes de jeunesse sont celles qu'on perd le plus difficilement."
Patrick Besson, Nostalgie de la princesse.



"Les yeux de l'esprit ne commencent à être perçants
que quand ceux du corps commencent à baisser."
Platon, Le Banquet.

"En buvant l'eau du puits, n'oubliez pas ceux qui l'ont creusé."
Proverbe Chinois.


"Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin."
Blaise Pascal, Pensées sur la religion.

"Un homme n'est vieux que quand les regrets ont pris chez lui la place des rêves."
John Barrymore.

"Il n’y a de certain que le passé, mais on ne travaille qu’avec l’avenir."
Auguste Detoeuf.

"C’est l'angoisse du temps qui passe qui nous fait tant parler du temps qu'il fait."
Jean-Pierre Jeunet, Le fabuleux destin d’Amélie Poulain.

"Effacer le temps et surfer sur le présent."
Charlélie Couture.


"Les enfants trouvent tout dans rien, les hommes ne trouvent rien dans tout."
Giacomo Leopardi.

"Pour le jeune homme dont la vieillesse ne marque pas le visage,
la jeunesse est sans valeur."

Abù Shakour, Les premiers poètes persans.

Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées
La valeur n'attend point le nombre des années.

Pierre Corneille, Le Cid.

"Car la jeunesse sait ce qu'elle ne veut pas avant de savoir ce qu'elle veut."
Jean Cocteau.


Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais, dans l'oeil du vieillard, on voit de la lumière.

Victor Hugo, La légende des siècles.

"Comment savoir tout sans vieillir ?"
Fernand Crommelynck, Le cocu magnifique.

"L'un des privilèges de la vieillesse, c'est d'avoir, outre son âge, tous les âges."
Victor Hugo.

"Pendant que nous parlons, le temps jaloux a fui.
Cueille l'aujourd'hui, sans te fier à demain."
Horace, Odes.

"Hâtons-nous ; le temps fuit, et nous traîne avec soi :

Le moment où je parle est déjà loin de moi."
Boileau, Epîtres.

"Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain.
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie."
Ronsard, Sonnets pour Hélène.

"Vouloir être de son temps, c'est déjà être dépassé."
Eugène Ionesco, Notes et contre-notes.

"La mode, c'est ce qui se démode."
Coco Chanel. Salvador Dali.


"Le Temps, cette image mobile
De l'immobile éternité."
J.-B. Rousseau, Odes.

"Le passé, pour un homme, ce doit être d'abord l'expérience
et la leçon qu'il en tire."
Martin Gray, Le livre de la vie.

"Oui, le temps qui coule, inépuisable, inexorable, le temps bouleverse toute chose.
Il dévoile ce qui restait caché, il cache ce qui s'était montré,
il rend possible l'impossible, il ébranle l'inébranlable."
Sophocle, Ajax.



"Comme vous, je suis homme et mortel, et,
comme vous, il peut m'arriver d'oublier."
Mahomet.

"En acceptant mes expériences passées et en accueillant les possibilités du futur,
je suis libre de savourer le moment présent."

Ruth Fishel, S'Aimer un jour à la fois.

"Toutes les fleurs de l'avenir sont dans les semences d'aujourd'hui."
(proverbe chinois).


"L'âge où l'on se décide à être jeune importe peu."
Henri Duvernois.


"On met longtemps à devenir jeune."
Picasso.

"La maturité s'accompagne d'une moralité qui émane du soi le plus profond,
et non de la simple obéissance aux moeurs de la culture."
Marylin Ferguson, Les enfants du verseau.


"La patience est l'art d'espérer."
Vauvenargues, Réflexions et Maximes.

"Oh ! garder à jamais l'heure élue entre toutes,
Pour que son souvenir, comme un parfum séché,
Quand nous serons plus tard las d'avoir trop marché,
Console notre coeur, seul, le soir, sur les routes !"
Albert Samain, Au Jardin de l'Infante ; Elégie.

"Ton souvenir est comme un livre bien-aimé,
Qu'on lit sans cesse, et qui jamais n'est refermé,
Un livre où l'on vit mieux sa vie, et qui vous hante
D'un rêve nostalgique, où l'âme se tourmente."

A. Samain, Au Jardin de l'Infante.

"Nous ne vivons pas seulement à notre époque. Nous portons toute notre histoire avec nous."

Jostein Gaarder, Le monde de Sophie.

"Oublier, n'est-ce pas là une forme de liberté !"
Khalil Gibran, Le sable et l'écume.

"Se souvenir, c'est en quelque sorte se rencontrer."
Khalil Gibran, Le sable et l'écume.



"L'Histoire justifie ce que l'on veut. Elle n'enseigne rigoureusement rien,
car elle contient tout et donne des exemples de tout."
Paul Valéry.



01.10.2007

ICI ET MAINTENANT

 

 e texte est emprunté à Serge Carfantan sur son site "Philosophie et spiritualité" 2007, Serge Carfantan, 

Je vous invite à le visiter sur :    http://sergecar.club.fr/index.htm

Ici et maintenant
Nous avons tous entendu parler du hic et nunc. La formule latine signifie littéralement "ici et maintenant". Hic, adverbe de lieu signifie ici; nunc adverbe de temps signifie maintenant. Mais entendu répéter de cette formule ne veut pas dire que nous en ayons saisi le sens, tant il est vrai qu’une formule qui descend dans l’opinion devient une banalité convenue, ce qui veut dire qu’elle finit par ne plus vouloir rien dire. Nous devons rester très méfiants devant cette manie qui consiste à rétorquer « à oui, oui… on connaît », comme si la cause était entendue.
Dans notre contexte actuel, le plus souvent : a) c’est une formule qui traduit une impatience fébrile : je veux tout et tout de suite ! Je veux que mes désirs soient satisfaits ici et maintenant ! C’est une attitude d’enfant qui tape du pied pour obtenir tout de suite un jouet au supermarché. C’est de l’immédiateté pour consommateur stressé, mais bien dressé. Il y aurait de quoi rire : comment voulez-vous vivre dans le désir et refuser la patience du temps ? C’est absurde, le désir et le temps ne sont pas séparables. b) Comme nous sommes inconstants et que nous manquons de sérieux, il y a aussi une interprétation futile : le ici et maintenant taillé à la dimension d’une serviette de plage. Ne plus rien vouloir, ne plus rien faire : profiter. Bronzette, canette de bière, glace à la menthe, belles filles, sexe et la paresse comme mode de vie. Sea, sex and sun. Faire les boutiques le nez en l’air en évitant de penser à demain, léger, insouciant et écervelé. C’est l’interprétation la plus commune de l’ici et maintenant. Pour être précis, il faut dire : l’interprétation postmoderne.
Faut-il étayer philosophiquement ce genre d’opinion pour nous persuader que nous sommes dans le vrai et, comme les sociologues le disent, que nous avons enfin trouvé le sens de l’hédonisme ? Ou bien faut-il passer par la Négation, jeter par-dessus bord les sottises convenues, pour trouver le sens du maintenant? Pourquoi la sagesse recommande-t-elle d'accorder son attention à ici et maintenant ?

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A. Eloge de la fuite et fuite du temps
Nous avons quelques raisons de suivre la sage recommandation de vivre ici et maintenant : nous avons une folle propension à chercher à vivre ailleurs et dans une autre dimension temporelle. C’est ce que nous allons tenter d’élucider. Il ne s’agit pas de sauter trop vite dans la question métaphysique du statut du présent. Partons de là où nous sommes et le plus simple, c’est de commencer par écouter dans ce registre le monologue de l’ego.
1) Prenons une situation d’expérience quelconque que nous jugeons désagréable. L’ailleurs qui nous trotte dans la tête veut dire à la limite : « Non. Non. Surtout pas ici. Je hais cet endroit, je ne supporte pas d’être ici. Ici, c’est la prison, l’enfer. Ailleurs, ce serait tellement mieux… Ah si je pouvais être ailleurs ! Etre là, c’est insupportable. Là-bas, n’importe où à la limite…mais pas ici. Ailleurs, ce serait forcément mieux… Dans une autre pays, dans un autre lieu, je ne sais pas où… dans une île paradisiaque du Pacifique… alors je pourrais être enfin heureux. Parce que rester là, coincé… Non, non et non ! … Heureusement, on peut toujours rêver… à ce que la vie pourrais être ailleurs, si les conditions de vie devenaient acceptables… ».

L’autre dimension temporelle fait référence avant tout au futur. Dans le monologue de l’ego, cela donnerait un verbiage interne du genre : « Combien de jours encore ?... encore 25. J’ai compté sur le calendrier. C’est long. Trop long. Il va falloir patienter. Vivement les vacances… (un coup d’œil pour la cinquième fois à la montre). Il y a quoi au programme de la télé ce soir ?... Dans deux heures je serais enfin chez moi, je prendrais un bon whisky et je grignoterai quelque chose. D’ici là… Attendre. Attendre… Quel ennui ! Si je pouvais zapper le présent et aller directement dans le futur… Ce serait tellement mieux… Je serais moins malheureux.. Devoir attendre toujours, c’est insupportable… ». Chez la personne âgée, c’est surtout le passé qui est sollicité. « Cette photo, au dessus de la commode, c’était le mariage de Patricia. Elle était très jolie et nous avons passé un moment tellement merveilleux. C’était bien… Pas comme maintenant où je suis seule avec mes souvenirs. Alors, je rêve un peu, je me repasse mes films, comme un diaporama dans mon esprit, je repense au bon temps. A mon bonheur passé. Avec mes enfants… Le bonheur, c’était hier…»

Première observation : dans la vie quotidienne, nous dépensons une grande quantité d’énergie dans le sens du rejet et du déni d’ici et maintenant. Nous avons vu dans la leçon précédente que cette pensée nourrissait le corps émotionnel. La « petite voix dans la tête », ce que nous appelons notre « pensée », susurre presque en permanence ce type discours. Ce n’est pas délibéré, c’est une compulsion. Quand nous avons l’esprit ailleurs, ou quand nous sommes préoccupés, quand nous sommes happés par nos pensées, c’est toujours dans le même registre : celui du temps psychologique.
Une anecdote banale : une mélomane raconte, outrée, avoir vu à un concert de musique classique, un ado au fond de la salle, les dents serrées, le casque de son baladeur sur les oreilles, écoutant à fond sa musique pendant que l’orchestre jouait ! Quelle est l’histoire que l’ego se raconterait ici ? « Je devrais pas être ici… Ils m’ont forcé à venir… je serait mieux ailleurs qu’ici… vivement que cela finisse… Quel ennui ! J’en ai marre… heureusement que j’ai mon baladeur… » La même activité mentale. Un courant de pensée qui se déverse pour dénier, rejeter, cracher sur ici et maintenant. Un énorme NON ! « Que pensez-vous de ce moment ? » « Je suis contre ! Je préfèrerais être déjà à demain, et être ailleurs ». « Mais le présent, maintenant ? » « Je suis contre ! »

De là suit que, sous la coupe du temps psychologique, l’activité mentale dans l’attitude naturelle exerce un sabotage constant de l’ici et du maintenant. C’est un état de fait très humain, mais qui est devenu si habituel, qu’il est considéré comme normal. Bref, l’état normal de conscience consiste à lutter contre ici et maintenant et à vivre dans la division. Du déni et du refus du présent résulte une tension. Cette tension, dans le cadre du travail est interprétée comme stress. De la tension résulte une frustration constante du désir et cette situation caractéristique par laquelle, la plupart des êtres humains passent en fait leur vie à attendre ou à regretter. Le flottement de la frustration se traduit par l’expérience de l’ennui. L’ennui est un état produit par le mental. Il apparaît dans le cours d’un processus qui a commencé par le déni d’ici et maintenant, par un sabotage de l’instant : « après tout, je pourrais être ailleurs… au baby foot, au café… devant mon ordinateur avec mes jeux vidéo… mais je suis là dans cette salle. A choisir entre être ici et être ailleurs… La comparaison est vite faite... Ailleurs, c’est toujours mieux qu’ici. Mis en balance avec ce que j’imagine, l’instant est tellement nul… si je pouvais être ailleurs et à demain. Résultat : la vie est une galère épouvantable où il faut toujours attendre. Le présent, c’est l’ennui, sauf quelques bons moments, mais si rares. Le temps est une torture. La vie est décevante ». D’ailleurs, cela finit par se voir sur les visages, dès que les gens cessent de se contrôler, l’expression terne, les yeux cerné, cireux, le regard absent. L’ennui. Notre existence est plongée dans un malaise constant. Si jusqu’à présent nous ne l’avons pas remarqué, c’est par un manque de sens de l’observation. Quiconque a vraiment observé les hommes, tels qu’ils vivent sous nos latitudes, a du se faire à un tel constat. Désignons le sous un terme générique : la maladie de la vie. Et, comme nous l’avons vu, quand la vie est malade de son rapport au temps, le corps émotionnel est constamment sollicité, et, nous allons le voir, l’identité du sujet bascule dans le contenu émotionnel.

Le monde extérieur n’est que le reflet de ce que nous sommes intérieurement. Si du plan individuel nous passons au plan collectif, nous n’aurons pas de difficulté à admettre que la totalité de notre civilisation qui est marquée par la hantise du temps psychologique. Cela veut dire : a) que l’écho par lequel le mental effectue le sabotage d’ici et maintenant se réverbère collectivement dans une gamme variée de comportements. b) Cela implique aussi que, pour en alléger la souffrance, nous cherchons toutes sortes de compensations qui font l’objet d’une marchandisation. L’ailleurs et l’autrement d’une conscience hallucinée par son propre discours, donne toute sa valeur à un imaginaire de la fuite qui nourrit les productions destinées à la consommation.

Imaginons un instant que, venu d’une lointaine planète, nous observions dans la position d’un témoin non-engagé la manière de vivre des hommes en occident : comme l’héroïne de La Belle Verte, dont nous avons déjà parlé. Qu’est-ce qui nous frapperait le plus ? Il y a fort à parier que nous serions stupéfaits par l’agitation de l’existence humaine, l’incapacité à demeurer en repos. Ici et maintenant. L’homme postmoderne est inquiet, anxieux. Il vit sans repos une existence fébrile, instable, chaotique dont le sens lui échappe, parce que justement elle est toujours projetée vers un ailleurs. Il peut bien sûr y avoir des exceptions, mais elles sont rares. Disons que même s’il y avait 1% d’êtres humains vivant dans la Présence, centré sur l’ici et le maintenant, cela n’expliquerait pas le statut des 99% restant, qui eux vivement dans le harcèlement temporel. La société que nous contemplons sous nos yeux est manifestement envoûtée par le temps psychologique. (texte) Nous avons cité plus haut la réflexion d’un chef amérindien sur le comportement des blancs. En examinant la représentation du temps, il nous est apparu que ce qui distinguait le plus nettement les sociétés traditionnelles, par rapport aux sociétés modernes, c’est la différence entre le temps circulaire (texte) et le temps linéaire. Nous célébrons depuis la Modernité la supériorité du modèle occidental en mettant en avant la gloire de la science et la grandeur de la technique. (texte) En voyant les choses de manière très superficielle, il est possible de considérer l’une et l’autre indépendamment du temps psychologique. Mais c’est une grave erreur. C’est négliger la forme de conscience qui les porte et en particulier la conscience du temps. L’épopée de la Modernité, nous l’avons vu, se définit à partir de la formule du Discours de la Méthode : « l’homme doit devenir comme maître et possesseur de la Nature ». Une déclaration de ce genre, perçue en terme de conscience est immensément significative. Ce n’est pas une petite carte de visite de l’ego, c’est une affiche de 8 mètres sur 12 ! Ce souci de devenir plus, de croître par la conquête en possédant davantage, c’est la nature même de la volonté de puissance de l’ego. Le mythe du progrès qui enflamme le XIX ème siècle, avec son principe sous-jacent du temps linéaire de l’Histoire, c’est une formidable auto-justification de la volonté de puissance. Jamais, dans tout le cours de l’Histoire, une civilisation n’a entrepris de réassurer avec autant de force, la croyance dans le futur. Jamais civilisation n’a autant sacrifié de vies humaines sur l’autel d’un futur glorieux : nous avons inventé des systèmes de représentation à cette fin. On les appelle les idéologies. Le dernier avatar de la glorification du futur a été la promesse des utopies du loisir. On a embrigadé depuis l’enfance les hommes dans des formes de travail qui ne faisait que tuer à petit feu, 80 heures par semaine et plus, avec cette promesse que la vraie vie était ainsi gagnée, pour après. Pour cela, il fallait sacrifier ici et maintenant dans le labeur et se tuer à la tâche, pour une vie que l’on ne vivait jamais. Il fallait sacrifier au progrès.
Une fois que les besoins essentiels pouvaient être satisfaits, on a continué la fuite en avant de la course temporelle en transformant la vitesse, la nouveauté, le besoin constant de changement en valeur. Nous avons vu les mécanismes de la publicité qui démontrent à l’envi à quel point le concept même de société de consommation est de part en part traversé par le dictat du temps. Cette manie compulsive qui consiste à chercher à avoir plus, toujours plus, pour être d’avantage à quoi rime-t-elle ? Mais c’est d’abord un phénomène propre au mental ! Le mental subvertit l’être dans l’avoir. Le mental suggère : « Tu n’est encore rien, tu dois devenir quelqu’un… avec le temps, tu vas y arriver, il suffit de prendre les moyens : l’argent, le pouvoir, la position sociale, la renommée etc. Tu ne pourras te trouver toi-même que lorsque tu auras atteint ton but. Et pour cela, il te faut lutter… ».

Regardons comment fonctionnent nos médias. Pourquoi y a-t-il tant d’émotionnel dans les actualités ? Pourquoi la télévision est-elle aussi si hystérique dans le défilé des images ? Pourquoi ressemble-t-elle à une succession d’images oniriques ? Pourquoi cette alternance entre les images du rêve, de la facilité, et celles de la violence, de l’ordure, de la laideur? Pourquoi ce besoin singulier dans les séries TV de juxtaposer l’expression de la haine, avec la lutte du justicier qui doit systématiquement trouver enfin son dénouement dans le happy end ? Pourquoi ce goût de la surenchère émotionnelle, cette l’avidité de la nouveauté, de quelque chose « qui bouge » toute le temps. Les images du rêve, qu’est-ce, sinon l’écho des promesses d’accomplissement du futur? Le contraste avec la violence et l’ordure, n’est-ce pas tout à la fois le message selon lequel la vie dans le présent ne vaut rien, mais… qu’au terme d’un combat héroïque, le moi sera un jour gratifié d’un accomplissement. Le bonheur pour demain. Le mythe de l’accomplissement temporel. L’ego adore raconter cette histoire. Si maintenant est nul, on peut toujours rêver que demain sera meilleur. L’histoire que l’ego se raconte, c’est que dans le futur, c’est promis, il y aura la satisfaction ! Comme au cinéma : un drame et à la fin happy end. Des attentes, des attentes sans nombre, des tourments, mais à la fin… un mariage !! Le cinéma est, dans ce sens précis, fait l’étalage de l’émotionnel qui résulte de l’empire du temps psychologique. Il en est l’explicitation constante, d’une manière si persuasive, qu’il n’y a communément qu’une seule option possible : y croire. Il transforme le monologue du temps psychologique que l’ego se raconte, en de vraies histoires, plus vraies que vraies, au sens où elles sont en parfaite conformité avec ce qui se passe déjà dans la tête des gens. Quand je vois en permanence mon monologue intérieur, dramatisé au théâtre, mis en image au cinéma, étalé dans des magazines, incarné par des célébrités, raconté dans l’histoire etc. je ne peux que me ranger au côté de cette aimable persuasion. Je ne peux que croire dans les discours que l’ego tient dans son rapport au temps. L’ensemble forme un tout cohérent qui entend démontrer que mon existence, agitée, fiévreuse, inquiète, malheureuse, trouble et fantomatique est « vraie » malgré tout. Quelles sont les personnalités qui servent de modèles ? Acteurs de cinéma. Top model. Politiciens en vue. Héros de la finance et de l’industrie, sportifs, vedettes, célébrités etc. « Vois mon fils. Ces gens, ils ont réussi ! Partant d’un passé peut être difficile, ils ont lutté bec et ongle contre la réalité et atteint leur but : ils sont enfin heureux. Ils possèdent tout ce que l’on peut rêver de meilleur. On peut parfois se sentir un raté et se résigner être ce que l’on est. Mais il faut savoir relever la tête et garder confiance dans l’avenir. Ces gens là nous montrent que l’on peut réussir. Ils nous offrent un idéal ».

 

B. L’ego et l’illusion du temps
Pour tout ce qui concerne le champ de la pratique, nous avons certes besoin du temps. Il faut du temps pour apprendre une nouvelle langue, pour maîtriser une compétence technique, pour aller jusqu’au bout d’un travail. Il est légitime de s’appuyer sur le temps chronologique quand il s’agit de planifier des vacances, de prévoir un rendez-vous, d’organiser une construction. Au niveau collectif, la prise en compte du futur a une grande importance, pour autant que nous devons avoir soin de laisser aux générations à venir un monde habitable et si possible meilleur que celui que nous devrons quitter un jour. C’est de bon sens et personne de le nie. Le problème que nous examinons n’est pas là. Il ne porte pas sur le domaine de l’avoir ou du faire. Il s’agit plutôt de savoir si nous avons besoin du temps pour être. Je suis fait-il partie de ces choses que je devrais attraper dans le futur ou retrouver dans le passé ? Comprenons bien, ce n’est pas une question anodine. L’homme qui tombe sous l’empire du temps psychologique se cherche. Il se cherche parfois dans le passé, mais surtout dans le futur.

1) Le passé fait partie de l’histoire personnelle. Je dis : « c’est mon passé et j’y tiens par-dessus tout », Il est du domaine de l’appartenance. Mais si une chose m’appartient, c’est qu’elle n’est pas ce que je suis, elle est à moi. Le passé est dans l’ordre de l’avoir, (texte) pas de l’être. Je m’identifie au passé et je lui donne une identité ; ensuite je me complais dans l’idée que mon passé c’est ce que je suis. Toutefois, le passé n’est plus. Il s’est effiloché. Hier s’en est allé, hier n’est plus, il a rejoint l’irréel. La seule manière de lui donner une consistance, c’est pour l’esprit de réassurer le souvenir, en embaumant les linceuls de la mémoire. Mais cela ne ressuscitera jamais le passé. Quand bien même je parviendrais à ressusciter le passé, il ne redeviendrait réel qu’en devenant le présent et donc en disparaissant en tant que passé. Le passé n’est qu’une ombre projeté du présent et rien de plus. Un ailleurs inexistant. De même, le sens de l’Identité est immanent au présent. Sur la crête de l’instant l’existence est apparue, pour chuter ensuite dans le rouleau de la vague du temps. Irrémédiablement. Aucune construction mentale ne pourra jamais donner de l’être au passé. Il n’en n’a pas. Dans le champ du relatif, ce qui entre dans la Manifestation s’en va pour disparaître. La seule manière d’épouser le mouvement du temps, c’est de faire son deuil du passé, de lâcher prise. De mourir à chaque instant au passé, afin de renaître au présent. Le temps veut dire auto-transformation constante ; naissance, croissance, développement et mort. Eckhart Tolle insiste sur ce point, le contraire de la mort, c’est la naissance, car tout ce qui naît va un jour mourir, ce n’est pas la Vie. La Vie elle-même n’a pas d’opposé, parce qu’elle se tient dans le présent, (texte) parce qu’elle est la pure jouissance de Soi, toujours identique à elle-même, parousie de la Présence. Nous n’avons jamais vécu que dans le Même Moment présent. Le présent est le contenant identique, c’est le contenu qui change, comme les nuages qui passent dans le ciel sans l’affecter. Le vif du vécu a toujours été un présent, de la même qualité que ce maintenant actuel. Nous avons du mal à comprendre comment il se fait que, malgré le passage du temps qui nous fait changer, nous gardions le parfum de l’Identique. C’est parce que la Présence n’a jamais changé d’un seul iota. Les formes apparaissent et disparaissent, sur la toile de fond de la Conscience. Elles n’ont pas en elle-même d’identité.
C’est donc une illusion que de se chercher dans le passé. Avec les ingrédients du passé, je ne peux que tenter mentalement de fabriquer une fiction… et c’est justement la fiction du moi. Une identité fictive. Le mental cherche à se constituer une existence séparée. Pour cela, il a besoin de réifier le temps psychologique et de me persuader que le diaporama du passé, c’est ce que je suis. Mais c’est une usurpation d’identité. Je suis est ici et maintenant. Pas hier. Le mélodrame des plaintes interminables, des regrets inextinguibles, le ressassement d’un passé malheureux etc. est une histoire que l’ego se raconte pour maintenir son identité, une pure fiction qui sert à enfermer l’identité dans les limites d’une petite personne. Une illusion entretenue, mais c’est une illusion qui produit de la souffrance, qui sert en retour à donner au moi le sentiment de son importance. Un moi souffrant, c’est un moi qui est renforcé. Et plus je m’apitoie sur moi-même et plus je pense attirer la reconnaissance d’autrui, ce qui vient encore renforcer mon importance en tant qu’ego. Si un autre que moi s’apitoie sur moi, c’est sûrement que l’histoire que je raconte n’est pas une fiction ! Me voilà renforcé dans ma croyance et gonflé d’importance : moi, moi, mon passé, ma misère. Le résultat, c’est que j’ai peut être obtenu la confirmation de mon sens de l’ego, mais en payant le prix fort, car en vivant dans le passé je passe à côté de la Vie et je suis dans un aveuglement complet à l’égard de ce que je suis. C’est le lot habituel de la condition humaine : inconscience et ignorance.23030797453072603075323.jpg

2) Il est beaucoup plus stimulant de se chercher soi-même dans un futur. Mais est-ce vraiment différent ? Après tout, l’avenir est ouvert, il n’est pas fermé comme le passé. Alors l’incantation commence très tôt : « quand je serai grand, je serai … comme papa ». Ce qui compte, c’est l’image de moi et quand il y a une grande importance de l’image du moi, le moi idéal n’est pas bien loin. Inutile de l’appeler surmoi. C’est toujours dans le registre de l’ego et rien de plus. Le rêve d’accomplissement temporel, c’est une fiction composée par le mental afin de donner au moi une réalité dans le futur. Le résultat de l’opération a un prix : encapsuler le bonheur dans une promesse, pour un accomplissement futur, ce qui revient à s’en priver maintenant et à l’identifier au désir. Mais une fois le processus enclenché, c’est la roue et l’enfer, car le futur est aussi très menaçant. Je serai peut être mort demain. Et le moi avec. Alors où sont toutes les belles promesses si le temps peut les détruire ? Me voilà condamné à vivre dans le désir et dans la peur. L’ego doit vivre dans la peur, parce que l’ego assure son existence par le temps psychologique, dans le besoin de devenir davantage et davantage. Il arrive que les désirs s’accomplissent et qu’alors s’épanouisse de la joie. Mais l’ego craint aussi la joie, car la joie c’est toujours le présent et quand le présent est totalement investi, l’ego reflue et disparaît. Alors, pour que l’ego se maintienne lui-même, il faut que le bonheur ne soit… qu’une promesse mais surtout qu’il ne soit jamais atteint. Car le seul état où il réside vraiment, n’est pas dans le futur, mais dans le présent. L’ego prétend qu’il cherche le bonheur. Oui, il ne fait que chercher. Il court dans toutes les directions. D’où les expressions vaseuses, le vague fumeux quand nous parlons de bonheur dans l’opinion. L’ego ne veut pas trouver le bonheur, car ce serait signer son arrêt de mort. Un moment intemporel où la Vie se donne dans sa plénitude à elle-même dans la Présence. Un état sans ego. Ce qui explique pourquoi il y a quelque chose qui cloche et qui sonne faux quand nous prononçons à qui mieux-mieux une formule du genre : « moi, je suis heureux ». Ce n’est pas vrai, car précisément, le bonheur vient de lui-même et quand il est là, la Vie célèbre sa plénitude, mais l’ego n’est plus là. Tant que l’identité est confinée dans l’ego, nous prétendons vouloir être heureux, mais en réalité, nous aimons notre malheur, car il renforce notre sens du moi. Il nourrit notre mélodrame. Et il y a une astuce pour que le malheur et le malaise de l’existence soient constants : il suffit de réassurer l’idée que le bonheur arrivera pour bientôt dans le futur, il suffit de se persuader qu’il n’a qu’une forme, celle de l’accomplissement de l’ego. Formule qui est un oxymore. Il n’y a pas de plénitude dans le futur, parce que le futur n’est rien. Demain n’existe pas. Demain est irréel. Demain est un ectoplasme mental, une illusion. Si je consens à soumettre ma vie à un futur, je vis en permanence dans l’illusion. C’est pourquoi Pascal dit que l’homme est un chasseur et qu’il préfère en réalité la chasse à la prise. Tant que l’ego poursuit quelque chose dans le futur, il renforce son sentiment d’existence, car il se nourrit du temps psychologique. Il a donc tout intérêt à nier le présent, (texte) à le refuser et donc à constamment préférer les mirages que le mental compose, à ce qui est. Le prix à payer, c’est la souffrance diffuse d’une existence toujours insatisfaite, vide, inquiète, inconsistante et vaine. Mais au milieu de cette insanité, je peux être… fier de « moi » ! et c’est tout ce qui compte !!
Notre identité personnelle, fondée sur l’ego tourne autour de notre nom. Le nom, dit Eckhart Tolle, est comme un panier que nous cherchons à remplir avec tous les objets qui correspondent à l’image que nous avons de nous même. L’image du moi. Si cette image est malheureuse, nous aurons tendance à vouloir mettre dans le panier des objets qui serons tous appariés avec la même tonalité dépitée et malheureuse. « Donnez-moi encore de quoi renforcer mon histoire malheureuse. Donner moi encore du malheur… que je me sente moi. Moi plaintif, moi victime, moi accablé par l’existence !». Si l’image du moi est altière, surdimensionnée, égomaniaque, et bien nous chercherons à mettre dans le panier ce qui est de la même couleur : opinions, croyances, préjugés, attirances et répulsions. « Donnez-moi plus d’argent, plus de puissance, plus de savoir, plus de célébrité, un look d’enfer et une jeunesse insolente !! ». Entre parenthèses : comme l’avait bien compris Alfred Adler contre Freud, la sexualité dans tout cela n’est qu’un élément du faire-valoir de l’ego. Cela fait partie de l’attirail qui compose la panoplie de l’image de l’ego. De toute manière, tout est dans l’avoir, dans ce qui peut être acquis et accumulé dans le temps. C’est donc une sorte d’investissement, au sens financier. Il faut accumuler pour faire du profit, car c’est sur le fondement du profit que l’on va profiter de la vie. Ce qui est une définition du bonheur. Alors, là il y a une certaine variété : certains investissent l’avoir entièrement dans l’apparence physique. L’ego se sent dans la séduction, renforcé. Il connaît l’ivresse du pouvoir sur un autre. D’autres cherchent à remplir le panier avec de l’argent. Et l’ego se sent renforcé et se sent bien avec un gros compte en banque. D’autres se tournent vers la politique. Et le moi se sent gonflé d’importance quand il peut voir avec quelle déférence respectueuse il est envié, adulé, craint. Il goûte à la jouissance de pouvoir commander aux hommes. D’autres poursuivent cette quête en utilisant le savoir. Rien ne renforce davantage l’ego que le sentiment que confère l’argument d’autorité en matière de savoir. Enfin, d’autres, plus subtils, se parent d’une robe et disent qu’ils vont servir Dieu. Et l’ego qui aurait dû par là être réduit à l’humilité, revient le plus souvent par une porte dérobée : « moi je suis plus spirituel que vous, votre dieu n’est pas le vrai dieu, votre religion n’est pas la vraie religion. Le salut qu’elle promet n’est pas le vrai salut. MA religion est supérieure à la vôtre etc. ».
Toujours la même histoire, une manière de renforcer l’ego et de lui donner une consistance dans un futur… qui n’existe pas, pour s’autoriser à dénier le présent… qui seul existe. Ailleurs et autrement : ailleurs comme un but suprême (!) à atteindre (!!), autrement comme un futur idéal (!!!) taillé à la mesure de l’ego et pour lui, dans une histoire inventée de toutes pièces. Et tout cela n’est que fiction. Illusion. Le happy end, c’est dans les films. Pas dans la vie. La Vie est une création qui n’a pas de fin, une création perpétuelle de chaque instant. Chaque moment présent (texte) est la Manifestation elle-même. La croyance dans le happy end fait rêver et fait vendre des magazines avec tout plein de célébrités. Or ceux-là que l’on dit avoir atteint l’accomplissement, ceux qui ont « réussi », ne l’on fait que dans les histoires que les gens se racontent. Pas dans les faits. Quand on leur dit qu’ils ont réussi, ils peuvent, dans un éclair de lucidité reconnaître que c’est seulement ce que les gens disent. La vérité, c’est que toutes les vies fondées sur l’ego se ressemblent. C’est l’anxiété permanente, les relations chaotiques, l’ennui, la souffrance, mêlées à quelques plaisirs qui finissent par ne plus avoir vraiment de goût. Quatre mariages, trois psychanalystes, une cure de désintoxication de l’alcool ou de la drogue, le harcèlement, le conflit, aucune sécurité et le sentiment que la vie n’a jamais été vraiment accomplie. Extérieurement, au yeux du monde, une vie réussie, intérieurement, le désastre et le sentiment d’avoir raté quelque chose. Mais il y a des miracles. A deux doigts de la mort, pendant les derniers instants, après une longue lutte de l’ego, cette intuition fulgurante que la poursuite n’a été que vanité, mais que maintenant… Il y a cette paix qui passe l’entendement, cette paix profonde qui est une immense réconciliation avec la Vie. La profondeur de la Présence ici et maintenant. La compréhension soudaine que la beauté de la vie n’a jamais été que dans des instants (texte) et que ceux-là que l’on a cru les plus importants n’étaient pas nécessairement essentiels… Un peu tardive la prise de conscience... Il faut maintenant mourir.

C. Choisir le moment présent
Parvenu en ce point, nous devons faire quelques remarques tout à fait inhabituelles. Si vous êtes venu jusqu’ici dans la lecture, c’est parce que vous avez commencé à prendre conscience du jeu de l’ego dans le temps psychologique. Il se peut qu’en vous maintenant la révolte gronde, que sur ce registre, vous en ayez passablement ras-le-bol. Nous sommes certainement d’accord sur un point : nous avons assez souffert de cette folie. Si ce n’était pas le cas, alors laissez tomber la lecture ! Nous souhaitons ici rester conscient de l’interaction entre le texte et le lecteur. L’investigation n’a vraiment d’intérêt que si elle nous implique. Reconnaissons le balancement caractéristique : il y a en nous l’ego qui marche à fond dans les combines que nous venons d’examiner. Nous penchons de son côté dès que nous sommes embarqués dans le mélodrame temporel du mental. Mais il y a aussi en nous cette conscience qui en a plus qu’assez de cette déraison, qui est effarée de ce qu’elle est en train de découvrir. Cette conscience veut la libération. Dans le Vedânta une des qualités de l’étudiant requise est mumukshutva, le désir de libération. Quand la lucidité est là, elle vous donne un véritable sérieux. L’ego, lui, ne se développe que dans l’inconscience. Il continuera sa vie de bouffon, tant que la souffrance ne sera pas devenue insupportable. Cette lucidité nouvelle peut-elle délibérément choisir d’embrasser le présent ?

1) Le fait d’observer étonné les remous de la pensée et son agitation temporelle délivre déjà un degré de présence. La conscience qui reconnaît l’illusion n’est pas illusoire. Elle en est témoin. C’est en elle que l’intelligence peut voir. La conscience témoin est observatrice. Elle ne juge pas. Elle ne condamne pas. Elle est lucidité, ce qui veut dire lumière. Le témoin met en lumière. Dès qu’il y a témoignage intérieur, l’identification est rompue, la conscience retrouve sa nature essentielle et elle cesse d’être entièrement complice des processus de l’ego. C’est seulement dans la position de témoin que l’intelligence s’éveille. En l’absence du témoin, c’est plutôt le charabia du mental habituel qui prédomine. Le témoin est l’intelligence recueillie. Voici ce qu’écrit Gabriel Marcel dans son Journal Métaphysique :
« Ce matin je me suis arrêté sur le recueillement. Il y a là une donnée essentielle et fort peu élaborée, il me semble. Non seulement je suis en mesure d’imposer silence aux voix criardes qui remplissent ordinairement la conscience – mais ce silence est affecté d’un indice positif. C’est en lui que je puis me ressaisir. Il est en soi un principe de récupération. Je serais tenté de dire que recueillement et mystère sont corrélatifs». (texte)
Ces « voix criardes » nous commençons à mieux comprendre ce que cela veut dire. Elles se développent quand le mental sollicite un ailleurs et un autrement. Nous avons vu aussi que pour cela, la pensée fabriquait des problèmes. Quand la pensée est aux prises avec un problème, elle se met dans la posture du ressassement continuel. Gabriel Marcel note ensuite :
« Il n’y a pas à proprement parler de recueillement en face d’un problème – au contraire le problème me met en quelque sorte dans un état de tension intérieur. Au lieu que le recueillement est plutôt détente. Ces termes de tension et de détente sont d’ailleurs, par certains côtés, propres à nous égarer. Si l’on s’interrogeait sur ce que peut être la structure métaphysique d’un être capable de recueillement, on progresserait beaucoup vers une ontologie concrète ».
Ontologie concrète. C’est exactement ce que nous allons explorer. L’ontologie, c’est la science de l’Etre. Traditionnellement, passant par le biais de la spéculation, elle est très abstraite. Il y a cependant un chemin d’accès à l’Etre qui est très concret. Lequel ? La Présence ici et maintenant. Le Moment présent. (texte)
Quand on a le regard absent, c’est parce que l’on est en train de penser. On a l’esprit ailleurs. En fait, l’esprit divague ; il n’est pas ici, il est absent, il est dans son film mental. Ce n’est pas la situation de ces personnes que nous pouvons croiser dans la rue et qui parlent toutes seules, mais ne nous y trompons pas, c’est le même phénomène. Le premier pas c’est donc d’observer. Ne pas cesser d’observer. Dès que nous observons le mental, nous nous dégageons de son emprise et de son cours. La plupart d’entre nous vivons tellement dans le mental que nous n’avons pas conscience de ce qu’il est. Cette inconscience fait que nous sommes submergés par le processus de la pensée et ses voix criardes. Voici ce que dit à ce sujet Eckhart Tolle dans Le Pouvoir du Moment présent :
« Le mental est un magnifique outil si l’on s’en sert à bon escient. Dans le cas contraire, il devient très destructeur. Plus précisément, ce n’est pas tant que vous utilisez mal votre mental : c’est plutôt qu’en général vous ne vous en servez pas du tout, car c’est lui qui se sert de vous. Et c’est cela la maladie, puisque vous croyez être votre mental. C’est cela l’illusion. L’outil a pris possession de vous ». William James disait que nous devrions dire « il pense », comme on dit « il pleut ». Très juste. Le processus peut être complètement inconscient et, par-dessus le marché, nous sommes jetés dedans, à la dérive. Cela s’appelle l’inconscience ordinaire. La bonne nouvelle, c’est qu’il est tout à fait possible d’observer le cours de cette pensée qui tourne en rond. « A ce moment là, une nouvelle dimension entre en jeu. Pendant que vous observe cette pensée, vous sentez pour ainsi dire une présence… ». Ainsi, cette pensée « perd alors son pouvoir sur vous et bat rapidement en retraite du fait que, en ne vous identifiant plus à elle, vous n’alimentez plus le mental. Ceci est le début de la fin de la pensée involontaire et compulsive ». De cette manière, le témoin introduit un hiatus dans le cours de la pensée. Quelques secondes au début, puis un temps plus long. Dans le hiatus, dans cet intervalle, réside un certain degré de calme, de paix, et même une joie délicate. C’est léger, mais suffisant pour que le sentiment de l’existence soit éprouvé, indépendamment du fait de penser, c'est-à-dire dans le silence.
« Vous pouvez également créer un hiatus dans le mental en reportant simplement toute votre attention sur le moment présent. Devenez juste intensément conscient de cet instant… Dans la vie quotidienne, vous pouvez vous y exercer durant n’importe quelle activité routinière, qui est normalement un moyen d’arriver à une fin, en lui accordant votre totale attention afin qu’elle devienne une fin en soi. Par exemple, chaque fois que vous montez ou descendez une volée de marches chez vous ou au travail, portez attention à chacune des marches, à chaque mouvement et même à votre respiration. Soyez totalement présent. Ou bien, lorsque vous vous lavez les mains, prenez plaisir à touts les perceptions sensuelles qui accompagnent ce geste : le bruit et la sensation de l’eau sur la peau, le mouvement de vos mains, l’odeur du savon, ainsi de suite».

Dans les deux cas, le signe que ce travail porte bien ses fruits, c’est une ouverture de la conscience, un certain degré de tranquillité, de paix ressenti intérieurement. Un hiatus dans le cours de la pensée, et la lumière de la conscience se manifeste dans le détachement naturel de la conscience témoin. Parvenu à ce point « il se peut même que vous vous surpreniez à sourire en entendant la voix qui parle dans votre tête, comme vous souririez des pitreries d’un enfant. Cela veut dire que vous ne prenez plus autant au sérieux le contenu de votre mental». C’est un rire libérateur. Pouvoir se moquer de ce moi qui se joue dans un personnage, veut dire que nous ne sommes plus piégé par l’ego. Se rendre compte que le mental rejoue les vieux disques, ses vieilles rengaines et que toute cela est incroyablement mécanique, est très drôle. C’est très joyeux et d’une joie vraiment libre, vraie, presque enfantine. Pendant un instant « je » se déprend de l’identité de « moi ». « Je » se sens libre de « moi ». Il se tape sur les cuisses en pensant : « Comment ai-je pu me laisser prendre par ce mélodrame pendant toutes ces années ? » La contrepartie très désagréable, c’est de remarquer que la plupart des personnes qui nous entourent continuent d’être enfoncées dans ce marasme continuel. Si les hommes sont soumis à ce type de conditionnement, ils ne sont pas si libres que nous avions pu le penser. Sans lucidité, sans une véritable expansion de conscience, il ne saurait y avoir de liberté. Ce qui est radicalement nouveau et provoque un étonnant renversement de perspective, c’est de comprendre que la liberté ne consiste pas à libérer le moi, mais à se libérer du moi ! Dans le sens habituel du terme, (celui qu’affectionne l’ego), la libération du moi implique encore le processus du temps, l’idée qu’avec quinze ans d’analyse, (texte) toutes sorte de stages, de techniques, d’expériences que l’argent vous permet d’acheter, vous allez faire quelques progrès ! De stage en stage, de guru en guru, vous aller gravir des « étapes ». Libérer votre moi, veut dire ici le renforcer et le magnifier. « Donnez moi du temps » ! C’est la ritournelle de l’ego.

2) La véritable libération est immédiate et sans condition, c’est un saut, elle consiste dans un éclair à se dégager de l’identification avec l’ego. Elle ne consiste pas à renforce le moi, mais à le réduire. Elle implique ne se donner aucun temps, seulement maintenant. Imaginons que nous passions un test pour dépister le sida. Le médecin dit : « il ne vous reste que deux ans à vivre… que six mois… que deux mois ». La frustration de l’ego est énorme. Il a besoin du temps et le temps lui est pris. Angoisse. Sans le temps il n’existe pas. C’est terrible. Alors continuons : « vous n’avez qu’une journée… qu’une heure… je ne vous laisse aucun temps. Seulement maintenant ». S’il y a la Présence vivante, une conscience large, pleine et entière de maintenant, l’ego ne pourra pas y survivre, il va mourir. Dans la verticale de l’Etre, l’ego sera crucifié. Et l’ego ne veut pas mourir ! Il veut vivre... mais seulement dans le temps qu’il conserve, projette et imagine, il ne veut pas de la Vie elle-même. Il est toujours plus intéressé par ses conditions de vie que par la Vie elle-même ! Et comme il ne peut y avoir qu’une Vie, que cette Vie qui éternellement se donne à elle-même dans le maintenant, l’ego est condamné à chercher à fuir. Comme dans l’histoire de l’homme qui s’était creusé un trou pour se protéger du soleil. (conte) L’ego ne peut pas vivre au grand jour. Il ne peut que tout au plus tenter de survivre en cherchant à se donner un temps… qu’il ne possèdera jamais. La vie centrée sur l’ego est névrotique. C’est aussi pourquoi, de proche en proche et à l’infini, toutes les constructions fondées sur l’ego se révèlent tôt ou tard comme des illusions. Et le plus tôt en fait, c’est tout de suite ! Ici et maintenant. Pour revenir sur notre exemple, le paradoxe, c’est que justement, des personnes séropositives ont vécu cette situation. Certaines ont fait ce voyage immobile qui consiste à retrouver le Maintenant. Il y a le cas stupéfiant de cette américaine (document) qui a fait ce chemin et connu une rémission spontanée : d’abord le déni, la colère, la révolte de l’ego, la dépression, puis l’acceptation des émotions et enfin, cette lumière : en fait, je n’ai jamais eu que cela, maintenant et la Vie est le Maintenant, la Vie est le présent. Chaque instant est la Vie même, chaque instant est infiniment précieux. (texte)

(C’est ici que l’ego va sortir son revolver). « Oui, mais ce que vous nous proposez là, c’est une vie de légume ». Il y a effectivement une interprétation végétative de l’expression vivre au présent. Nous l’avons vue. Elle consiste à chercher une régression vers l’inconscience. Nous faisons cela très bien avec une bonne dose d’alcool : on se « libère » de tous les soucis. On abrutit le mental avec une drogue. On tue le temps dans l’inconscience. On cherche à dormir. A défaut d’être heureux, on peut toujours être gai et croire qu’une gaieté artificielle, c’est la joie de vivre. Cela fait partie des stratégies de compensation de l’ego. On peut même utiliser la télévision dans ce sens : faire la vidange de toute pensée personnelle et la remplacer par un flux continu d’images bariolées pour distraire le mental. Bref, s’inventer comme mode de vie, le divertissement permanent. Jeter sa conscience dehors pour essayer d’échapper à soi. C’est la seconde option que nous donnions en introduction. Elle est tellement commune que pour la plupart des gens, ici et maintenant n’a que ce sens là. L’ultime ruse de l’ego, pour éviter le présent consiste à se l’approprier pour le subvertir sous la forme du divertissement dans l’inconscience. Mais là encore, le prix à payer est très lourd, car il consiste à renier ce qui fait justement la spécificité de l’homme, la lucidité. Ce qui produit immédiatement une contradiction, car il est impossible à un être humain de régresser au statut d’un légume. Renier la lucidité, détruire la vigilance, c’est détruire l’humain et tomber plus bas encore que l’animal.
Cependant, nous pouvons aussi à apprendre en observant l’animal. Eckhart Tolle précise bien qu’il ne s’agit que d’analogie, car en aucun cas nous ne pouvons mettre sur le même plan la conscience humaine liée au mental conceptuel et la conscience vitale de l’animal, qui elle n’est pas conceptuelle. Ce que la vie animale au sein de la Nature nous offre, c’est une image du non-mental. Le moineau ne se demande pas : « je pourrais aller sur cette branche, ou sur celle-là… oui mais qu’est-ce que les autres vont dire si je vais là ? Moi je pense que je mérite d’y aller, est-ce que c’est bien ou mal ? etc. » Il s’envole d’une branche à l’autre, il est porté dans l’unité de la Nature, il vit dans l’unité avec l’Etre. Il ne crée pas de problème. Quand il approche de la mort, il meurt et c’est tout ; il ne fait pas de la mort un problème. Il n’accumule pas de temps psychologique. Il est entièrement dans le présent. Il répond de manière complète et spontanée à chaque situation. L’animal sauvage ne peut pas être névrosé. Il n’a pas le mental conceptuel de l’homme. Il vit en harmonie avec la Terre, dans une complète unité, mais c’est aussi une unité qui ne se connaît pas elle-même, qui n’est pas consciente. Sous le fardeau du temps psychologique l’homme envie parfois la condition de l’animal. Voyez ce que Nietzsche dit à ce sujet au début des Considérations inactuelles. Mais il ne peut pas régresser dans l’animalité. Il ne peut qu’élever sa conscience.
Il doit donc assumer sa condition temporelle et sa condition historique, sans pour autant en devenir la victime. Laisser au temps chronologique son utilité pratique, mais ne pas accumuler de temps psychologique. La conscience d’unité chez l’homme, bien que sous certains aspects, elle puisse ressembler à celle de l’animal, est donc d’une qualité complètement différente. Ce n’est pas celle du règne végétal et animal, car, dans le mouvement même de l’évolution, la Vie s’est trouvée elle-même en l’homme et a pris conscience de soi. C’est ce qui donne tout son prix à la conscience de soi de l’homme retrouvée ici et maintenant. Les extrêmes se rejoignent, la boucle est bouclée et cependant, ce n’est plus la même qualité de conscience. (texte) L’état de conscience d’unité réalisé par un être humain n’est pas végétatif, et ce n’est pas de la sub-conscience. C’est pourquoi nous parlions plus haut de présent vivant. Non pas au sens d’une agitation constante, mais de l’intensité de la conscience.
La Présence. Ici et maintenant. Consciente, alerte, vivante, libre, la Présence intelligence éveillée, et pourtant complètement différente de l’intellect au sens habituel. Ce que l’intellect saisit, c’est ce qu’il peut se représenter dans l’extériorité. Il ne peut se saisir lui-même et il ne peut au bout du compte rien dire de l’intériorité pure. La Présence est le Soi, ce que je suis. La Présence est la Vie elle-même dans son abondance. Je suis la Vie. Mais, même cette déclaration, n’est qu’un panneau indicateur qui pointe dans une direction, qui pointe vers Soi. Tous les Enseignements spirituels, dit Eckhart Tolle, ne font que pointer vers l’essentiel. Il ne faut pas confondre le panneau avec ce qu’il désigne, la carte avec le territoire. Rien ne dispense du voyage. On ne peut pas enfermer la Vie dans un système. Il y a cependant des portes qui permettent d’y accéder.
Le Moment présent est une porte, une voie d’accès directe. Tous les chemins y mènent. Alors autant choisir d’entrer délibérément dans le but maintenant, ce qui opère une transformation de la conscience et met en mouvement une énergie nouvelle. Quand nous cessons d’être complètement décalé par rapport à la situation présente et perdu dans nos pensées, nous sommes en relation d’unité avec ce qui est. Dans l’unité, très curieusement, nous attirons vers nous les choses, les événements et les personnes. Une synchronicité se met en place. Quand nous disons oui au présent, quand nous acceptons qu’il soit ce qu’il est, la vie nous apporte un soutien inattendu. La plénitude de la Vie est disponible et elle nous donne un sentiment de complétude maintenant. Nous n’avons plus besoin de mendier vers le futur, de lutter contre la vie. Ancré dans le réel, nous sentons que nous ne sommes pas séparable de qui que ce soit et de quoi que ce soit. La vie redevient ce qu’elle a toujours été reliance et coopération.
* *

La réponse à notre question initiale ne fait plus guère difficulté. La sagesse s’oppose à la folie et si nous voulons avoir quelque idée de la folie ordinaire, il suffit de considérer avec un peu d’attention la démence du temps psychologique. Si vous voulez savoir à quel point le monde est insensé, lisez un livre d’histoire ou regardez les actualités à la télévision. Faites le lien avec le temps psychologique dans votre propre vie et vous serez édifié. Alors seulement vous pourrez vous dire qu’il doit certainement y avoir une sagesse dans le conseil qui intime de vivre ici et maintenant. Elle a été recouverte de bien des sottises et il est fort possible que ce que nous avons appris au sujet du « vivre au présent », ne soit qu’une sottise de plus. Nous n’avons rien compris. Dès que nous entrons réellement dans cette compréhension, elle fait voler en éclat tous les repères habituels. C’est un paradoxe. Le pouvoir du Moment présent, est la découverte fulgurante de la quiétude, de la joie véritable et d’une paix expansive. Mais c’est un Feu qui brûle et dévore de l’illusion. La révolte de l’intelligence. L’ego ne peut pas s’en approcher s’en y être consumé. L’interprétation bourgeoise du carpe diem ne va pas y résister. L’idéologie consommative non plus. Vivre au présent ne vous rend pas plus sophistiqué, mais plus simple, pas plus étourdi, mais bien plus conscient.

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17.09.2007

Questions 1

 Qui êtes-vous?

 D' où vient le monde? Vous étonnez-vous encore de ce monde?