28.05.2009

Le sens de la vue et la forme:

 

L’expérience que nous livre le sens de la vue n’est pas, contrairement à ce que soutient l’intellectualisme, toute d’un seul tenant et qu’elle comporte une infinité de degrés et la possibilité d’un raffinement depuis le niveau le plus grossier que peut appréhender la vue, vers des niveaux plus subtils. Si nous observons attentivement la qualité de notre rapport avec la perception au moyen de la vue, nous verrons tout de suite qu’elle est en grande partie téléguidée par l’intellect. C’est tout simplement humain. C’est notre état de conscience habituel. Ce n’est que très rarement que nous mettons entre parenthèses la cavalcade continuelle de nos pensées pour nous laisser prendre au charme d’un paysage, pour nous laisser toucher par la vie des couleurs, la danse des formes.

le conditionnement ambiant par l’image (texte) abîme beaucoup le sens de la vue. Il détruit la pose nécessaire à l’attention. Il entretient une agitation de la pensée nuisible à l’empreinte sensible de ce qui est. Il crée une bulle dont nous ne sortons presque jamais. (texte) Comme dit Bergson, nous croyons voir et en fait nous nous bornons à reconnaître.

On ne voit que la grisaille intérieure parfois déchirée en un éclair par un joli sourire (et c’est à ce moment là que l’on tombe amoureux). Pourtant le monde visible est émouvant, parfois déchirant dans ses contrastes entre laideur et beauté. Quand il est spectacle de la Nature, il est souvent magnifique et d’une puissance prodigieuse.

Il suffirait pourtant de peu de choses pour communiquer davantage d’éveil au sens de la vue. Ce n’est qu’affaire d’attention renouvelée à chaque instant.

L’observation continue maintient la relation avec ce qui est, renforce l’autonomie de l’intelligence et entretient sa clarté. Le sens de l’observation invite à la question juste, il nourrit le sens du réel et communique son appui au bon sens.

Coupé de l’observation, l’intellect risque toujours de vouloir discuter pour discuter, de couper les cheveux en quatre, de théoriser à vide, de rationaliser ce qui devrait être au lieu de répondre à ce qui est. Le contact avec ce qui est réduit l’entrée en scène de l’ego. Il implique l’ouverture du champ de la perception et la présence au sein de la perception. Il inscrit toute communication avec autrui dans notre monde commun. Celui qui nous est offert au niveau des sens. .Ainsi, la lucidité ne peut pas vraiment être détachée de la vision, de sorte que dans la lumière de l’intelligence, la plus haute lucidité est en même temps insight, vision en profondeur.

Le sens de la vue fournit un appui essentiel à l’intuition. Le voir a une importance considérable car à cet instant et par tous nos sens, la réalité nous interpelle. Or la coupure est entretenue quand l’esprit est essentiellemnt dans la pensée. nous vivons dans une culture qui entretient cette séparation. Nous construisons au fil des ans un mur entre notre expérience du visible et celui de la pensée. Pas le temps de voir non plus. il y a toujours quelques problèmes plus importants à penser qui maintiennent dans la tête. Ce qui dispense de voir.

27.05.2009

conscience...

"Tel homme s’éveille, le matin, dans son lit. A peine levé, il est déjà de nouveau endormi ; en se livrant à tous les automatismes qui font que son on corps s'habiller, sortir, marcher, aller à son travail, s'agiter selon la règle quotidienne, manger, bavarder, lire un journal – car c’est en général le corps seul qui se charge de tout cela –, ce faisant il dort 'Pour s’éveiller il faudrait qu’il pensât : toute cette agitation est hors de moi. Il lui faudrait un acte de réflexion. Mais si cet acte déclenche en lui de nouveaux automatismes, ceux de la mémoire, du raisonnement , sa voix pourra continuer à prétendre qu’il réfléchit toujours; nais il s’est encore endormi. Il peut ainsi passer des journées entières sans s’éveiller un seul instant. Songe seulement à cela au milieu d'une foule, et tu te verras environné d'un peuple de somnambules. L'homme passe, non pas, comme on dit, un tiers. de sa vie, mais presque toute sa vie à dormir de ce vrai sommeil de l'esprit. Et ce sommeil, qui est l‘inertie de la conscience a beau jeu de prendre l’homme dans ses pièges : car celui-ci, naturellement et presque irrémédiablement paresseux, voulait bien s'éveiller certes, mais comme l'effort lui répugne, il voudrait; et, naïvement il croit la chose possible, que cet effort une fois accompli le plaçât dans un état de veille définitif ou au moins de quelque longue durée; voulant se reposer dans son éveil, il s'endort. De même qu'on ne peut pas vouloir dormir, car vouloir, quoi que ce soit, c’est toujours s'éveiller, de même on ne peut rester que si on le veut à tout instant" Et le seul acte immédiat que tu puisses accomplir, c'est t'éveiller, c’est prendre conscience de toi-même. Jette alors un regard sur ce que tu crois avoir fait depuis le commencement de cette journée c'est peut-être la première fois que tu t'éveille vraiment; et c'est seulement en cet instant que tu as conscience de tu as conscience de tout ce que tu as fait, comme un automate sans pensée. Pour la plupart, les hommes ne s’éveillent même jamais à ce point qu'ils se rendent, compte d'avoir dormi. Maintenant, accepte si tu veux cette existence de somnambule.  Tu pourras te comporter dans la vie en oisif, en ouvrier en paysan, en marchand, en diplomate, en artiste, en philosophe sans t'éveiller jamais que, de temps en temps, juste ce qu'il faut pour jouir ou souffrir de la façon dont tu dors ; ce serait même peut-être plus commode, sans rien changer à ton apparence, de ne pas t'éveiller du tout.   Et comme la réalité de l'esprit est acte, l'idée de substance pensante n'étant rien si elle n’est actuellement pensée en ce sommeil, absence d'acte, privation de pensée, il n’y a rien, il est véritablement la mort spirituelle. mais situ as choisi d'être tu t’es engagé sur un rude chemin, montant sans cesse et réclamant un effort de tout instant. Tu t'éveilles; et  immédiatement tu dois t'éveiller à nouveau, Tu t'éveille de ton éveil. Ton éveil. premier apparat comme un éveil à ton éveil second Par cette marche réflexive la conscience passe perpétuellement à l'acte. Au lieu que les autres hommes, pour le plus grand nombre, ne font que s'éveiller, s'endormir, s’éveiller, s’endormir, monter un échelon de conscience pour le redescendre aussitôt, ne s’élevant jamais au-dessus de cette ligne zigzagante, tu te trouves et te retrouves la selon une trajectoire indéfinie d'éveils toujours nouveaux. Et comme rien ne vaut que pour la conscience percevante, ta réflexion sur cet éveil perpétuel vers la plus haute conscience possible constituera la science des sciences. Je l’appelle métaphysique Mais, toute. toute science des sciences qu’elle est, n’oublie pas qu’elle ne sera jamais que l'itinéraire tracé d'avance, et à grands traits, d’une progression réelle si tu l’oublies, si tu crois avoir achevé de t’éveiller parce tu as établi d’avance les conditions de ton éveil perpétuel, à ce moment de nouveau tu t’endors, tu t’endors dans la Mort spirituelle". René Daumal, Tu t’es toujours trompé, Mercure de France (pamphlet sur les intellectuels à propos des existentialistes et de Camus) cité par Patrice Van Eersel  La Source blanche, p.90-91