15.12.2009

Considérations sur l'égo

 

L'EGO

Dans l’attitude naturelle, il se produit une identification à l’ego qui n’est comme telle jamais perçue. Elle est aussi rapide que la pensée, de sorte que, nous avons l’habitude d’endosser l’ego, sans même nous en rendre compte. Il faut une grande attention et grande promptitude de l’intelligence pour en prendre conscience.

Le travail sur soi commence par cette découverte.

Le plus facile, c’est d’abord d’observer que l’ego, dans les trois états relatifs de conscience, n’a pas de constance. ( Dans le sommeil profond, quand la pensée disparaît, il n’y a plus d’ego. Cette absence de l’ego coïncide avec la paix du visage de celui qui dort, libéré du fardeau du moi. Dans l’état de rêve, l’ego n’est qu’à demi-manifesté, il n’a pas l’appui du corps qu’il possède dans l’état de veille. Il est aux prises avec ses propres contenus subconscients. Ce n’est que dans l’état de veille que l’ego se donne carrière, et tout particulièrement quand la dualité sujet/objet devient nette, quand le moi est en lutte contre le monde extérieur et qu’il défend bec et ongle son identité.

L’ego est inséparable de la mémoire et comme la mémoire est pleine de trous, il est facile de comprendre qu’elle est incapable de structurer une véritable identité, même si elle peut étayer la croyance dans une certaine continuité. 

Il se produit parfois des moments dans notre vie dans lesquels il y a comme une suspension du sens de l’ego. En reconnaître un seul, c’est pouvoir en découvrir ensuite un grand nombre. Le ravissement musical dans la beauté par exemple en fait partie.

Quand on s'énerve l'égo resurgit particulièrement dans les réactions émotionnelles. Il se nourrit des frustrations et il est exacerbé par la volonté.  Le sens de  l’ego a besoin de la réification de la dualité pour exister, en l’absence de la coupure sèche et brutale sujet/objet, il ne peut pas se maintenir. C’est exactement ce qui se produit dans un pur sentiment esthétique.

Pour se maintenir, l’ego a besoin de l’aliment de la pensée. Mais pas n’importe quelle pensée, la pensée qui effectue des constructions mentales, les dote d’une permanence, tout en les rattachant à un sujet



L’ego est possessif, car il est le siège de l’appartenance. En vérité, la pensée est pleine de trous. Il y a des espaces entre les pensées et précisément dans ces espaces, il n’y a pas non plus de sens de l’ego. Vivant sous l’emprise de l’identification à l’ego, nous ne le remarquons pas. D’où la tension caractéristique que l’ego impose finalement en imposant une continuité de pensée : ce qui s’appelle avoir l’air préoccupé. Occupé avec une pensée que je pense et qui est littéralement moi pensant. Par exemple, et le plus souvent, le mélodrame continuel qui constitue ma vie soi-disant intérieure, qui est plutôt la vie intime de l’ego aux prises avec lui-même. Le mélodrame personnel est un discours continu, celui de mon dialogue intérieur. Le scénario qui a pris possession de notre être et dans lequel nous nous sommes enfermés : voila notre dragon. Affronter le dragon consiste à retrouver la situation, exactement la situation dans laquelle le piège s’est refermé. Revenir à l’instant de la chute, au lieu même ou nous avons perdu la liberté. A la phrase qui nous a condamné. A l’âge où nous avons perdu la vue. Nous devons retrouver cet instant que nous voulons fuir de toutes les cellules de notre être. Et là, il faut rejouer la partie mais, cette fois-ci, en sortant du piège par le haut. Si l’événement a engendré la peur ou l’orgueil, en sortir par la plénitude ou l’humilité. En sortir par l’innocence si la situation fondatrice a engendré la culpabilité ».

 Le monologue de l’ego. Si ce monologue venait à être suspendu, immédiatement une autre conscience adviendrait. Pas celle que l’ego produit. La présence, là, ici et maintenant. En attendant l’ego, lui, continue sa ronde dans le cercle de ses pensées. L’ego se prend la tête. C'est une tension continuelle en rapport étroit avec le temps psychologique. C’est le mental qui déploie le temps psychologique. Il interdit cette coïncidence totale avec l’instant dans laquelle ce qui est fait est bien fait.

L’ego n’est jamais ici, il est toujours là-bas, à bientôt, à demain. Il sait fort bien que s’il était entièrement ici et maintenant, il se fondrait dans la Présence et disparaîtrait en elle. Il fait de la résistance et pour se maintenir, il lui faut donc constamment se projeter dans un ailleurs attendu. L’ego joue à se défiler constamment dans le temps. Il est la mauvaise foi du rapport au temps.

Dans l’intemporel, il n’y a pas de sens de l’ego. La tension disparaît et le temps chronologique retrouve sa fonction qui est purement pratique. La vie retrouve sa résidence en elle-même dans le maintenant et cesse de continuellement se déporter ailleurs: être là totalement à ce que l’on fait, sans aucune distance. Planter un clou avec cette joie simple de faire ce que nous aimons faire. Mettre les carottes, les pommes de terre et le chou dans le saladier. Poser les doigts sur un instrument de musique. Pédaler comme un fou sur une pente ensoleillée. 

D'autre part, l’ego spirituel est une énergie sublimée de l’ego, l’amour authentique n’attend pas de reconnaissance et l’aide véritable ne s’attend pas à être payée d’éloge et de remerciements. Ce qui est une manière subtile de renforcer l’ego. L’ego spirituel est beaucoup plus fourbe parce que beaucoup moins facile à détecter que l’ego de la vie quotidienne. Il a trouvé une niche pour se maintenir sans éveiller les soupçons, la niche du devoir, de l’aide apportée, des bons sentiments, de la religion, de l’éthique, ou d’une fierté responsable.

Seule l’action libre, spontanée, sans motif, est par avance dégagée de l’empire de l’ego. S’il y a un pourquoi insistant et un sens fort de l’identité attaché à l’acte, il y a fort à parier que l’ego est encore de la partie, auquel cas, encore et encore, il doit être repéré et mis en lumière.


Un certain goût pour le sacrifice peut tout aussi bien se dissimuler dans le reniement de soi et une manière de se voir confirmer sous le jour héroïque d’une grandeur morale irréprochable.

C’est l’amour du Soi qui conduit à l’amour d’autrui. Le martyr peut très bien n’être qu’une figure de l’ego spirituel. Le déficit de l’estime de soi et la surestimation  de soi sont à ranger dans une même catégorie, celle de l’amour-propre et ses travers dans l’expérience de la dualité.

Le mental au service de l’ego est extrêmement rusé. Il ne se laisse pas prendre, dès qu’un de ses artifices a été découvert, il en cherche un autre plus efficace. L’insoupçonnable en la matière réside dans l’usage pernicieux que l’ego fait de ses souffrances et dans leur provenance la plus intime, qui n’est rien de moins que celle de l’ego lui-même.

En fait l’ego ne peut exister que dans le combat qui le persuade de sa propre valeur héroïque. Ce qu’il craint le plus, c’est d’obtenir réellement le prix, car la quête serait terminée. Mieux vaut donc qu’elle reste dans l’ordre d’une promesse, c’est-à-dire d’une illusion. Ainsi, le sens de l’ego, la quête, la satisfaction ultime : tout est illusion, mais paradoxalement une illusion qui donne le sentiment d’être quelqu’un en jouant dramatiquement un rôle. Y compris d’avoir à jouer un rôle lamentablement misérable, odieux, dramatique ou moralement convenable. Toute cette histoire consiste seulement pour le mental à se raconter des histoires. Le tout, c’est que nous ne nous en rendions pas compte. Que nous restions inconscient du processus lui-même, car ce n’est que de cette manière qu’il peut perdurer.

Les cavernes de l’ego sont assez sombres et elles gardent des secrets inavoués, des forces inconscientes et une somme prodigieuse de compromissions, de refus et de reniements de soi. Une somme de frustration aussi, mais que nous parvenons habilement à cacher. Ce qui fait peine à voir, y compris sur le visage de ces gens bien portant dont ont dit qu’ils ont « réussi » (voilà de l’ego pur sang !), qu’ils ont « tout pour être heureux », (voilà de l’ego pur sucre), alors qu’en dehors des photos de famille ils tirent un visage sinistre. Le visage des suppliciés qui ont trop longtemps été dans l’esclavage. Quand le passé est lourd, il ne va pas s’en délester, car précisément le sens de l’identité qu’il entretient est lié à ce passif. Si l’ego déposait son fardeau du passé, il perdrait son identité ! Ce qu’il n’est pas du tout prêt à faire ! Le dragon peut rester dans le labyrinthe. Cela me justifie moi, parce que cela justifie mon identité de victime. Je ne vais pas déposer la valise et partir en sifflotant. Libre. Non, je vais continuer à la porter et me plaindre qu’elle est terriblement lourde ! L'ego peut inconsciemment investir beaucoup dans la douleur et la souffrance

Un adulte, lesté d’une longue histoire personnelle, soumis à un environnement dans lequel la tension est palpable, dominé par le mental et sa polarisation émotionnelle et centrée sur l’ego, est le plus souvent réactif. D’où vient ce regret qui nous dire que nous avons perdu la spontanéité de l’enfance. Si nous observons attentivement autour de nous, nous verrons que la grande majorité des personnes que nous côtoyons ont une grande rigidité. Une rigidité mentale tout à fait contraire à la spontanéité. La rigidité mentale va avec le port du masque qu’impose l’ego, car l’ego ne peut exister qu’en composant un personnage.



Parce que l’ignorance est inséparable à l’identification à l’objet et que le corps-physique est pour l’ego  par excellence un objet qu’il peut montrer comme son individualité véritable, il est tout naturel que se produise une identification au corps. C’est la première déréliction de la conscience-de-soi dans le monde. Vécu sur un mode ostentatoire, cela nous donne le jeu narcissique de la séduction et du désir. Vécu sous le regard rentré de la honte, cela nous donne le jeu des complexes et le réseau des compensations. Que la présence s’éprouve une seule fois en elle-même et l’identification prend fin, ce qui veut dire l’identification au corps-physique, mais aussi l’identification au flux des pensées, au mental. La marche de la réintégration du Soi est une marche vers l’intérieur.

Quiconque entreprend sérieusement de mettre à découvert le sens de l’ego doit s’attendre à un moment à rencontrer les traces de son passé et les nœuds du cœur qui y sont noués.

Le dé-nouement, c’est le moment où le nœud est défait et la liberté reconquise.

Le travail de la lucidité, c’est maintenant.

C’est maintenant, dans les réactions émotionnelles que l’ego se manifeste et se manifeste avec l’arrière-fond d’où il tire son identité. C’est maintenant que s’exerce la vision en profondeur sur ce qui est et dans lequel se déroule toute l’histoire de l’ego et cette histoire plonge ses racines dans un passif qui n’est jamais coupé de ce qui apparaît. il ne faut donc pas trop compter sur le temps pour que cet animal soit dompté ou que les choses s’accommodent d’elles-mêmes. L’ego se sert du temps pour exister et conserver son empire. Il n’y a pas de transformation profonde d’un être humain sans travail sur l’ego. Le travail sur l’ego n’est pas « psychologique ».

Le métaphysique est ce qui, en éliminant le faux dévoile le réel et en même temps s’épanouit dans une expérience directe.

Il y a une percée radicale dans la réalisation du Soi et elle ne provient pas de l’analyse. C’est un changement de conscience.

14.12.2009

Le corps émotionnel

 

Le corps émotionnel est dans un état dormant, jusqu’à ce qu’il soit activé

et nous pouvons perdre le contrôle. Cette activation développe une énergie de frustration liée à l'égo

très réactif. L’ego se manifeste dans les réactions et il rejoue le disque de ses conditionnements

passés. La voix de l’ego alimente un discours et raconte une histoire à laquelle le corps réagit.

La réaction est émotion. A son tour l’émotion nourrit l’énergie de la pensée qui a en premier lieu

engendré l’émotion. Du coup,

le mélodrame de l’ego prend une forme de plus en plus convaincante

Le corps émotionnel subit le temps psychologique c'est à dire le fait d'envisager le présent

selon le passé ou le futur, par exemple en comparant

ce présent désagréable d'après le mental avec un passé ou un futur idéal.

La magie du mental est de pouvoir produire une illusion confortable et de me convaincre que cette

illusion a bien plus de valeur que le réel. L’agitation mentale devient illico une agitation

émotionnelle

Cela s’observe dans les comportements dérivatifs (se ronger les ongles, de mâcher un chewing-gum, rêvasser devant la télé voire une addiction) qui serve de fuite ou de béquilles au présent.


Qu’est-ce que la conscience habituelle ? Nous avons sept caractéristiques du vécu conscient : intentionnalité, immédiateté, intériorité, subjectivité, personnalité, temporalité et disponibilité.

La description du corps émotionnel nous fournit maintenant une illustration concrète de ce que nous avions annoncé.

Toute réaction émotionnelle est vécue comme effort, lutte et résistance de l’ego face au monde. L’émotionnel durcit les caractéristiques de l’intentionnalité et la transforme dans la lutte désespérée du moi en vue d’un objectif. Nous comprenons maintenant beaucoup mieux ce que veut dire l’immédiateté du vécu dans la conscience habituelle.

Effectivement, l’émotion jaillit si vite qu’elle est tout de suite là. Mais ce que nous appelons « conscience », dans l’attitude naturelle, c’est le résultat de ce jaillissement : ma colère, ma jalousie, mon inquiétude etc. En réalité, il y a tout un processus en amont de cette apparition.

Nous ne sommes pas assez lucide pour nous rendre compte que la fulguration émotionnelle a une provenance et surtout, nous tombons très vite du côté contenu de l’esprit. Bref, la conscience-de-quelque-chose, l’émotion, voile et oblitère la conscience-de-soi. L’intériorité prend communément une forme: l’intimité, qui est le rapport du moi avec lui-même. Si nous voulons comprendre l’intimité, examinons ce que représentent les émotions et nous serons servis ! L’intimité est un domaine très superficiel. Le mélodrame émotionnel n’a de sens et de réalité que pour celui qui en est l’auteur et la victime. Tous les efforts qu’il déploie pour persuader autrui d’entrer dans son point de vue sont voués à l’échec, « nos malheurs », n’existent pas pour quelqu’un d’autre, Quoi de plus subjectif que l’émotionnel ? De même, ce que l’on appelle la personnalité, pour autant que l’on considère la construction de la petite personne centrée sur l’ego, s’éclaire admirablement, si nous voulons bien mener une investigation honnête de ce qu’est le corps émotionnel. Nous aurons alors la surprise de découvrir que ce que la plupart des gens appelle « personnalité » n’est rien d’autre qu’une représentation fondée sur le corps émotionnel.

Le vécu est marqué par la temporalité. L’inscription des schèmes émotionnels a son origine dans le passé sous la forme des nœuds psychiques

L’émotionnel est l’exaspération du temps psychologique. Il fait du sujet un possédé et le démon qui prend possession de l’homme dans l’émotionnel, c’est le temps psychologique.

Nous dépensons une quantité d’énergie psychique prodigieuse pour alimenter l’usine de nos pensées parasites. Jusqu’à l’épuisement permanent. Le fait est que la plupart des gens que nous pouvons observer autour de nous sont toujours en train de « penser » de cette manière. Cela se voit, rien que dans le regard absent. Nous ne sommes presque jamais présents à ce qui est, ici et maintenant. N’étant pas présents, nous ne sommes pas attentifs et sans attention, nous n’apportons pas de soin à ce que nous pouvons faire. Nous sommes très négligents, ce qui engendre la médiocrité.

La plupart d’entre nous ne connaissent de sursaut de conscience que dans l’extrême danger; En apnée dans les profondeurs du Grand Bleu. Une seconde face à un camion sur une route de montagne. Nous avons besoin de l’extrême pour nous sentir vivre, car c’est le seul moyen que nous ayons pour faire taire la « petite voix dans la tête » et son monologue temporel incessant. Et s’il était possible de le faire délibérément ?

Cet être présent s’épanouit quand nous sommes libres de toute pensée, paisible, mais cependant très alerte. Ancré dans l’ici et le maintenant.  Pour rester présent dans la vie quotidienne, il faut être bien ancré en soi, bien enraciné. Sinon le mental vous entraînera dans son flot comme une rivière en furie, car son mouvement d’entraînement est incroyable ». Etre bien ancré ici et maintenant ne veut pas dire que nous nous identifions à la forme du corps-physique.. « Habiter son corps, c’est sentir le corps de l’intérieur, sentir la vie en vous et, par conséquent, découvrir que vous êtes autre chose au-delà de la forme extérieure ». . Pour se réapproprier la présence, il est possible de « détourner votre attention de la pensée pour la diriger vers le corps, là où vous pouvez d’emblée sentir l’Être.

Un bon exercice consisterait à remplacer la projection des attentes vers le futur par une attention délibérée à la présence corporelle : « Chaque fois que vous devez attendre, peu importe où, utilisez ce temps-là pour sentir votre corps subtil. De cette façon, les embouteillages et les files d’attente deviennent très agréables. Au lieu de vous projeter mentalement loin du présent, enfoncez-vous plus profondément dans le présent en occupant davantage votre corps»

Quand un défi se présente, c’est toujours dans le délai que surgit « une réaction mentale et émotionnelle qui prend possession de vous ». Le délai laisse la place au temps psychologique. Avec un peu d’entraînement, il est possible de court-circuiter la réaction en portant l’attention sur le corps de manière globale. « Lorsque votre attention est dirigée vers l’intérieur, que vous sentez votre corps énergétique et désengagez votre attention du mental, vous retrouvez immédiatement le calme et la présence ».

Si la violence de la réaction est trop forte, nous pouvons au moins accepter nos émotions dans le moment présent. Accepter la colère, la frustration, les larmes, le chagrin, la souffrance etc. sans entrer en contradiction avec nos propres émotions.  Elles sont là présentement. Donc s’autoriser à être ce que nous sommes, maintenant. Vivre l’émotion en lui permettant d’exister.





 

23.11.2009

L’espace vivant du toucher

 

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1) Le sens du toucher est très élémentaire, au sens archaïque du mot. L’enfant, après entendu la voix de sa mère explorera son monde par le toucher, ce monde alentour qui reste encore indifférencié. Le toucher comporte le sens thermique du glacé, du froid, du tiède, chaud, brûlant etc. et le tact comme le doux, le rugueux, le soyeux, le rêche etc. Indifférencié veut dire ici que le toucher est purement qualitatif. Ce qui est seulement touché comporte des nuances, mais pas aussi nettement «d'objet » qu'il peut y avoir un objet dans l'identification par concept associée à la vue. Le toucher nous donne une présence palpable et il est significatif que c’est au sens du toucher que l’homme se réfère pour appuyer sa représentation de la réalité empirique. Le tact est moins sujet à illusion que la vue. On voit mal comment le rêche, le lisse, le froid etc. pourraient être autre chose que ce qu’ils nous paraissent et se révéler différent. Au toucher les choses prennent vie et ne sont pas seulement des objets utilitaires. Le canif dans ma poche, puis dans ma main a sa forme, son poids ; prendre le temps de le sentir au creux de la main, c'est lui accorder une existence à part entière, sentir qu'il est une réalité sensible qui mérite quelques précautions. L'utilisation comme « couteau » nous met dans la pensée utilitaire, et dans la pensée utilitaire une chose ne reçoit plus d'accueil. Si nous laissions les choses être ce qu'elles sont en les touchant, en les caressant, nous ne serions pas loin d'éprouver leur présence comme une énergie subtile, ou comme celle d'une entité. « Objets inanimés avez-vous donc une âme ? » dit le poète. Il faut une grande qualité de sensibilité du tact pour entrevoir l'âme des choses, pour pressentir qu'elles pourraient bien chacune d'entre elles, avoir une structure de conscience. Si nous accordions au toucher toute l'importance qui lui revient, notre commerce avec les choses serait profondément modifié. De la sensibilité du tact dépend le sens du raffinement qui nous porte à nous entourer de belles choses. L'amour des choses n'a rien à voir avec l'avidité qui consiste à nourrir l'ego en possédant des objets à n’en plus finir. Le plaisir du tact a partie liée avec le soin que nous accordons à la beauté. Passer la main sur la frise d'une armoire, tout en respirant l'odeur de la cire, prendre au creux de sa paume une poignée de porte, toute lisse des milliers de mains qui l'on ouverte, toucher le grain d'un papier peint, la courbe impeccable d'une assiette de faïence, soupeser la pince qui sert à mettre du bois dans le feu: il y a mille et un gestes du toucher que nous pourrions faire consciemment. Nous pourrions connaître ce plaisir de la rencontre des choses. Au lieu de cela, nous sommes tellement accaparés par nos pensées que errons comme un fantôme au milieu des choses sans percevoir leur individualité. Nous vivons coupés du monde des choses et nous ne les appréhendons que comme objets relatifs à une utilité. Cette séparation, ainsi que la relation purement utilitaire, produit l'indifférence et l'indifférence produit la négligence, la saleté et le mauvais goût. Nous devrions apprendre très tôt à nos enfants le contact des choses Il n'y aurait plus alors à leur crier dessus de prendre soin de leurs affaires! Un tout petit amour se noue dans le toucher des objets qui est déjà un élément de culture. C'est aussi à partir de là que nous pourrions faire sentir à un enfant la différence entre un objet technique et son caractère très fonctionnel et le supplément d’âme contenu dans un produit artisanal fait à la main.


2) Nous avons vu que contact avec l'animal est important pour l'équilibre psychique de l'homme. Caresser la fourrure d’un chat qui se blotti sur nos genoux est un moment délicieux. Pour un temps nous n’avons plus besoin d’être entièrement « dans la tête », nous pouvons être là et en quelque sorte laisser le chat nous enseigner cette incroyable lâcher-prise que manifeste spontanément l’animal au repos. C’est aussi un moment où nous n'avons plus besoin de produire une image de nous-mêmes. Le chat nous accepte tel que nous sommes. Nous pouvons lui donner une affection sans introduire d’attente. D’ailleurs le chat ne fait jamais ce que nous voulons. Il est très indépendant. Quand il se laisse caresser, c’est une grâce qui est en fait aussi riche que la chance en forêt d’avoir pu croiser un chevreuil. Aussi étrange que cela paraisse, le contact avec l’animal nous permet d’être nous-mêmes. Il nous permet de sentir ce qu’est une spontanéité, une vitalité, libre de tout concept, une célébration de la Vie qui ne garde rien en réserve pour plus tard mais célèbre le moment présent. Le chien est incroyablement doué dans la célébration de la Vie. Malgré la cruauté avec laquelle son espèce a souvent été traitée, il conserve une bonté et une affection sans limite. Nous n’y faisons pas attention, mais caresser un chien est réellement un privilège. Du contact, nous irons spontanément vers cette vitalité libre et facétieuse qui n’existe plus guère que chez l’enfant. L’homme adulte est si souvent mortellement sérieux et il a besoin de se ressourcer au contact de l’animal pour se sentir revivre dans la joie simple d’exister sans autre but que la célébration de la Vie. Mettez un chien dans une salle d'attente et tout le monde se mettra à parler. Cette joie simple du chien est aussi Sacrée. Il n’est pas étonnant que nous ayons des exemples de saints entourés d’animaux. Saint François d’ Assises bien sûr, mais plus près de nous Ramana Maharshi avait une relation touchante avec les animaux. Le sens du Sacré nous rapproche de la Nature et le contact avec l’animal nous y introduit. Là aussi, ce n’est qu’une question de conscience ou d’ouverture de la conscience au domaine du sensible.


3) Difficile d’évoquer le toucher dans la relation humaine. La question est piégée par une contradiction : elle évoque ou bien le registre de l’attirance plus ou moins vulgaire de la sexualité, ou bien la répulsion tout aussi brutale à l’égard d’un contact déplacé. Ou bien la relation humaine est soit trop charnelle et la proximité n'est que désir, ou bien elle est envahissante et la promiscuité n'est que répulsion. Il n’y a pas de juste milieu, ou il ne se rencontre que dans les civilisations hors de l’Occident. Aux USA, il faut être très précautionneux dans ses moindres gestes, car l’accusation d’avances sexuelles ou de comportements pédophiles n’est jamais très loin. Le contact devient très cérémonial, froid et très formel. Il y a des endroits où on vous regarde de travers et le seul fait de prendre par la main son petit garçon pour le conduire à l’école devient presque indécent. Or la contradiction n’est pas mince, car dans ce monde de relations glacées qui est le nôtre, l’être humain a énormément besoin d’un contact chaleureux, ce qui veut aussi dire aussi parfois… d’une accolade. Le succès de la campagne free hugs lancée dans le prolongement du travail d’Amma devrait nous faire réfléchir. Il vient certainement d'un profond besoin et le besoin est l’exact contrepoids de ce que nous sommes devenus. Nous sommes tellement engoncés dans des rôles formels, tellement transis dans notre isolement ! Nous avons beau pérorer dans nos discours, il y a des moments où cela nous ferait un bien fou, ne serait-ce que quelques secondes, d’être pris dans les bras d’un être humain. C’est là que l’on peut déceler à quel point dans nos sociétés qui se prétendent conviviales, parce que consommatrices, l’être humain vit dans la séparation. Nous avons plus de contact avec des objets techniques, du carton, du plastique, ou du métal qu’avec des êtres humains.


Il y a une richesse du toucher et des degrés depuis le contact grossier à la perception des niveaux les plus fins du tact. (texte) Ce n'est pas seulement, comme le pensait Condillac, que le toucher donne une base permanente aux images du mouvement. Il ne fait pas qu'activer une expérience de réflexion du moi où la pensée vient palper ce qu'elle ne voit pas.

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