23.11.2009

L’espace vivant du toucher

 

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1) Le sens du toucher est très élémentaire, au sens archaïque du mot. L’enfant, après entendu la voix de sa mère explorera son monde par le toucher, ce monde alentour qui reste encore indifférencié. Le toucher comporte le sens thermique du glacé, du froid, du tiède, chaud, brûlant etc. et le tact comme le doux, le rugueux, le soyeux, le rêche etc. Indifférencié veut dire ici que le toucher est purement qualitatif. Ce qui est seulement touché comporte des nuances, mais pas aussi nettement «d'objet » qu'il peut y avoir un objet dans l'identification par concept associée à la vue. Le toucher nous donne une présence palpable et il est significatif que c’est au sens du toucher que l’homme se réfère pour appuyer sa représentation de la réalité empirique. Le tact est moins sujet à illusion que la vue. On voit mal comment le rêche, le lisse, le froid etc. pourraient être autre chose que ce qu’ils nous paraissent et se révéler différent. Au toucher les choses prennent vie et ne sont pas seulement des objets utilitaires. Le canif dans ma poche, puis dans ma main a sa forme, son poids ; prendre le temps de le sentir au creux de la main, c'est lui accorder une existence à part entière, sentir qu'il est une réalité sensible qui mérite quelques précautions. L'utilisation comme « couteau » nous met dans la pensée utilitaire, et dans la pensée utilitaire une chose ne reçoit plus d'accueil. Si nous laissions les choses être ce qu'elles sont en les touchant, en les caressant, nous ne serions pas loin d'éprouver leur présence comme une énergie subtile, ou comme celle d'une entité. « Objets inanimés avez-vous donc une âme ? » dit le poète. Il faut une grande qualité de sensibilité du tact pour entrevoir l'âme des choses, pour pressentir qu'elles pourraient bien chacune d'entre elles, avoir une structure de conscience. Si nous accordions au toucher toute l'importance qui lui revient, notre commerce avec les choses serait profondément modifié. De la sensibilité du tact dépend le sens du raffinement qui nous porte à nous entourer de belles choses. L'amour des choses n'a rien à voir avec l'avidité qui consiste à nourrir l'ego en possédant des objets à n’en plus finir. Le plaisir du tact a partie liée avec le soin que nous accordons à la beauté. Passer la main sur la frise d'une armoire, tout en respirant l'odeur de la cire, prendre au creux de sa paume une poignée de porte, toute lisse des milliers de mains qui l'on ouverte, toucher le grain d'un papier peint, la courbe impeccable d'une assiette de faïence, soupeser la pince qui sert à mettre du bois dans le feu: il y a mille et un gestes du toucher que nous pourrions faire consciemment. Nous pourrions connaître ce plaisir de la rencontre des choses. Au lieu de cela, nous sommes tellement accaparés par nos pensées que errons comme un fantôme au milieu des choses sans percevoir leur individualité. Nous vivons coupés du monde des choses et nous ne les appréhendons que comme objets relatifs à une utilité. Cette séparation, ainsi que la relation purement utilitaire, produit l'indifférence et l'indifférence produit la négligence, la saleté et le mauvais goût. Nous devrions apprendre très tôt à nos enfants le contact des choses Il n'y aurait plus alors à leur crier dessus de prendre soin de leurs affaires! Un tout petit amour se noue dans le toucher des objets qui est déjà un élément de culture. C'est aussi à partir de là que nous pourrions faire sentir à un enfant la différence entre un objet technique et son caractère très fonctionnel et le supplément d’âme contenu dans un produit artisanal fait à la main.


2) Nous avons vu que contact avec l'animal est important pour l'équilibre psychique de l'homme. Caresser la fourrure d’un chat qui se blotti sur nos genoux est un moment délicieux. Pour un temps nous n’avons plus besoin d’être entièrement « dans la tête », nous pouvons être là et en quelque sorte laisser le chat nous enseigner cette incroyable lâcher-prise que manifeste spontanément l’animal au repos. C’est aussi un moment où nous n'avons plus besoin de produire une image de nous-mêmes. Le chat nous accepte tel que nous sommes. Nous pouvons lui donner une affection sans introduire d’attente. D’ailleurs le chat ne fait jamais ce que nous voulons. Il est très indépendant. Quand il se laisse caresser, c’est une grâce qui est en fait aussi riche que la chance en forêt d’avoir pu croiser un chevreuil. Aussi étrange que cela paraisse, le contact avec l’animal nous permet d’être nous-mêmes. Il nous permet de sentir ce qu’est une spontanéité, une vitalité, libre de tout concept, une célébration de la Vie qui ne garde rien en réserve pour plus tard mais célèbre le moment présent. Le chien est incroyablement doué dans la célébration de la Vie. Malgré la cruauté avec laquelle son espèce a souvent été traitée, il conserve une bonté et une affection sans limite. Nous n’y faisons pas attention, mais caresser un chien est réellement un privilège. Du contact, nous irons spontanément vers cette vitalité libre et facétieuse qui n’existe plus guère que chez l’enfant. L’homme adulte est si souvent mortellement sérieux et il a besoin de se ressourcer au contact de l’animal pour se sentir revivre dans la joie simple d’exister sans autre but que la célébration de la Vie. Mettez un chien dans une salle d'attente et tout le monde se mettra à parler. Cette joie simple du chien est aussi Sacrée. Il n’est pas étonnant que nous ayons des exemples de saints entourés d’animaux. Saint François d’ Assises bien sûr, mais plus près de nous Ramana Maharshi avait une relation touchante avec les animaux. Le sens du Sacré nous rapproche de la Nature et le contact avec l’animal nous y introduit. Là aussi, ce n’est qu’une question de conscience ou d’ouverture de la conscience au domaine du sensible.


3) Difficile d’évoquer le toucher dans la relation humaine. La question est piégée par une contradiction : elle évoque ou bien le registre de l’attirance plus ou moins vulgaire de la sexualité, ou bien la répulsion tout aussi brutale à l’égard d’un contact déplacé. Ou bien la relation humaine est soit trop charnelle et la proximité n'est que désir, ou bien elle est envahissante et la promiscuité n'est que répulsion. Il n’y a pas de juste milieu, ou il ne se rencontre que dans les civilisations hors de l’Occident. Aux USA, il faut être très précautionneux dans ses moindres gestes, car l’accusation d’avances sexuelles ou de comportements pédophiles n’est jamais très loin. Le contact devient très cérémonial, froid et très formel. Il y a des endroits où on vous regarde de travers et le seul fait de prendre par la main son petit garçon pour le conduire à l’école devient presque indécent. Or la contradiction n’est pas mince, car dans ce monde de relations glacées qui est le nôtre, l’être humain a énormément besoin d’un contact chaleureux, ce qui veut aussi dire aussi parfois… d’une accolade. Le succès de la campagne free hugs lancée dans le prolongement du travail d’Amma devrait nous faire réfléchir. Il vient certainement d'un profond besoin et le besoin est l’exact contrepoids de ce que nous sommes devenus. Nous sommes tellement engoncés dans des rôles formels, tellement transis dans notre isolement ! Nous avons beau pérorer dans nos discours, il y a des moments où cela nous ferait un bien fou, ne serait-ce que quelques secondes, d’être pris dans les bras d’un être humain. C’est là que l’on peut déceler à quel point dans nos sociétés qui se prétendent conviviales, parce que consommatrices, l’être humain vit dans la séparation. Nous avons plus de contact avec des objets techniques, du carton, du plastique, ou du métal qu’avec des êtres humains.


Il y a une richesse du toucher et des degrés depuis le contact grossier à la perception des niveaux les plus fins du tact. (texte) Ce n'est pas seulement, comme le pensait Condillac, que le toucher donne une base permanente aux images du mouvement. Il ne fait pas qu'activer une expérience de réflexion du moi où la pensée vient palper ce qu'elle ne voit pas.

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http://sergecar.perso.neuf.fr/

22.11.2009

Passage

 

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J'écoute derrière les murs le vacarme à l'envers

le rythme glacé du bleu, ce bleu qui nous emporte

en labyrinthe, mille chemins, cette imposture

où les ombres en feux humides de leurs sourdes cohortes

effleurent dans nos sommeils les vaisseaux et nos ailes.

Et dans le ciel figé, cette eau qu'on ne peut boire,

nos mains levées en coupe cherchent en vain la lumière.

De la fêlure des lèvres, coule en traces un filet

de brume, à peine salé, une invisible terre.

Je voudrais qu'en novembre, si demain m'indiffère

que, lentement se pose la neige sur mes paupières

17.11.2009

considérations sur l'odorat

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L’homme s’est dégagé de l’odorat, tandis que les autres espèces sont restées très ancrée dans le système olfactif, parce que l’être humain, sur le plan mental, marche davantage à l’œil et à l’oreille qu’au nez. Le déclin de l’odorat, diront les biologistes, est lié à l’affaiblissement de la pression de la survie. Une fois que l’homme a conquis la maîtrise de la Terre, il tend à privilégier ce qui a fait sa force dans l’évolution, l’apparition du mental et la puissance des créations de l’intellect. D’où la tendance, dans une société de plus en plus artificielle, à privilégier le visuel et l’auditif, les deux sens les plus liés à la pensée. L’univers fondé sur la pensée est donc très aseptisé de toute odeur. Le moment où le positivisme proclamait la suprématie du savoir scientifique a aussi été celui où a commencé, avec Pasteur, l’entreprise de l’hygiène rigoureuse. Il fallait stériliser les objets et la nourriture et dans la foulée, traquer les mauvaises odeurs. Un univers mental complètement abstrait serait purifié de tout élément rappelant trop l’incarnation véritable. Ce pourrait être celui du Penseur spéculatif, qui, retiré du monde réel, serait parvenu à s’enfermer dans un monde d’idées abstraites. Une sorte d’érudit n’ayant pour territoire que les dictionnaires et les livres et de fanal que celui donné par le langage. Mais attention, il deviendrait aussi ce que nous voyons dans les jeux vidéo ou à la télévision : beaucoup d’images et du bruit, mais pas d’odeur. Un monde purement virtuel, purement mental. L’odorat est ce qui risque de nous sortir du virtuel : si la télévision se met à fumer ou si le plat de nouilles brûle dans la cuisine ! Il nous ramènerait ici et maintenant, alors que plongé dans le spectacle, ce qui nous importe, c’est avant d’être dans un ailleurs. Notre technologie ne sait pas encore synthétiser efficacement le royaume de l’odorat. Elle est encore très au-dessous de ce qui se produit en nous chaque nous dans le monde onirique. Mais elle avance aussi dans cette direction, celle du « cinéma sentant » de Boris Vian. Elle aimerait virtualiser tous les sens et nous plonger dans une quatrième dimension entièrement abstraite et nous couper de toute vie concrète. Recréer un simulacre de vie dans le monde de l’abstraction.

 

Pourtant l’odeur de l’humus nous remet sur pied dans la relation à la Terre, l’odeur et le parfum rencontrent ce qui constitue la matière. Le parfum a en quelque sorte la dimension primale de la sensualité terrestre. Le caractère apparemment frustre et organique de l’odorat fait qu’il a souvent été rejeté. Par la religion et la morale tout d’abord, parce que la sensualité éveillée par l’odeur serait sensée appeler l’animalité en l’homme. L’odeur et le parfum sont trop charnel et inviteraient à ce que Saint Augustin appelle la « concupiscence » et le péché. Les philosophes ont aussi eu tendance à déconsidérer le sens de l’odorat, car c’est le sens le moins intellectuel et le moins représentatif. Mais le discrédit de l’odorat est très injuste, car il ne prend pas en compte toute la richesse sensible qu’il nous découvre. Comme précédemment, nous pouvons dire qu’il existe un niveau subtil de l’odorat, mais qui est très peu pris en compte et très peu éveillé chez la plupart d’entre nous.

 

L’odeur des sous bois mouillé de pluie est une atmosphère et non pas un objet, elle est un je ne sais quoi insaisissable et éphémère qui ne fait que flotter. Or ce sont exactement les caractéristiques de la phénoménalité. Le domaine du relatif est dans sa nature même un flux mouvant dans lequel nous pouvons découper des objets et il est aussi par nature voué au changement, de l’apparition, au maintient, puis à la disparition. L’odeur implique une manifestation phénoménale, dans sa donation qualitative, avec son caractère diffus. L’odeur nous rappelle l’évanescence de toute existence, que toute existence est une exhalaison, une respiration temporelle qui se maintient. On peut discuter pour déclarer en terme de vrai/faux si le mur d’en face est oui ou non orange. On ne peut pas le faire pour affirmer si une odeur est oui ou non grasse. L’odorat est un ressenti qui n’exprime pas une pensée, mais n’exprime que lui-même. Ainsi, il n’y aurait guère de sens à dire que les passagers qui descendent de l’avion en terre africaine sentent « la même odeur », car chacun d’eux fait une expérience originale. L’odorat se situe en deçà de l’intentionnalité. S'il nous fallait ramener quelqu'un égaré dans ses manifestations mentales nous pourrions certainement l’inviter à toucher la terre, mais aussi à respirer l’odeur des pins, le parfum des fougères, ou par exemple, des feuilles de citronnelle quand on les écrase entre ses doigts, ou encore le parfum sublime de la fraise des bois au creux de la main. Le parfum retient et arrête, au milieu de la Nature il ramène vers la Terre, il nous inscrit ici et maintenant. Bien sûr, on peut marcher dans une forêt enfermé dans un train de pensées et ne faire attention à rien. Celui qui est excessivement « dans la tête » peut devenir presque insensible au niveau de l’odorat ; mais ce qui est remarquable, c’est que l’invitation de l’odeur est toujours là, mouvante, constante et très insistante, et il suffit d’un léger espace entre deux pensées pour que la prégnance de l’odeur nous atteigne. C'est un des services que nous rend l'odorat que de nous inviter à sentir là où nous aurions tendance excessivement à penser. Seule une immersion profonde dans la présence donne relief et profondeur à l’odorat. Cette intelligence là n’est pas conceptuelle, elle est avant tout instinctive. Il y a une corrélation entre mauvaise odeur et putréfaction ; entre mauvaise odeur et effet de lourdeur et d’inertie dans l’assimilation des aliments. Ce n'est pas vraiment l'intellect qui fait cette corrélation quand elle est vivante. Elle est dans la relation entre le corps et le monde. Si nous étions assez disponible pour nous fier réellement à notre nez, nous saurions prévenir bien des expériences désagréables. Il faut toujours flairer la nourriture avant de la manger et être attentif aux message que nous envoient les sens. Le corps n'est pas si stupide, si « bête » qu'on le dit. En tant qu’être humain, nous n’avons certes pas l’odorat des canidés, mais l’odorat humain est tout de même extrêmement efficace et subtil. Il est possible de pressentir à travers l'odorat l'objet, la chose que nous ne voyons pas encore.